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Veilleurs, éveilleurs et les prophètes « réveilleurs de conscience »

Xavier CHARPE
© www.op.org

Hommage à Henri Burin des Roziers, o.p.

Le temps de l’Avent qui nous prépare à Noël est le temps des « veilleurs », des « éveilleurs » et des prophètes chargés de nous réveiller. Jean le Baptiste, bien évidemment qui appelle chacun à convertir sa vie pour se préparer au Royaume de Dieu qui vient. Mais aussi toute la cohorte des autres qui si souvent nous parlent de justice et de solidarité. Jésus vient s’insérer dans cette grande tradition prophétique. Comme le Baptiste, il appelle lui aussi au changement de vie pour accueillir le Royaume de Dieu qui est là, déjà à l’œuvre. Quand ses contemporains s’interrogent sur son identité, les uns disent qu’il est « un » prophète, mais d’autres comprennent qu’il est « le prophète », celui qui doit venir. Pour nous inviter à convertir nos vies, il n’a pas son pareil ; le message est exigeant à souhait, sauf qu’il est annoncé sans violence, dans la douceur et l’appel à l’amitié avec Dieu.

Nous avons tous tendance à nous endormir ; à ne plus veiller, à nous laisser aller à la passivité ; sinon vous, moi du moins. Et Jésus est là qui nous dit : « ressaisis-toi, remets-toi debout, prend ton grabat et marche » ; j’ai presque envie de dire laisse tomber tes béquilles qui te servent de prétexte pour ne pas aller de l’avant. Les adversaires de Jésus le récusent ; ils l’accusent de parler en son nom propre et non au « Nom de Dieu », d’être un « faux-prophète », bref un blasphémateur ; ils arriveront à le « liquider », puisqu’il représente un vrai danger. Ceux qui sont un vrai danger sont souvent menacés de mort.

Vous devinez que je ne vais pas m’aventurer à me faire passer pour un prophète. Outre le ridicule, je courrais le risque de prendre un sérieux retour de bâton : « Pharisien hypocrite, qui es-tu pour nous interpeller ? Commence par te convertir toi-même ; tu l’es si peu !» Ce qui frappe chez Jésus et qui fait son « autorité », c’est la conformité entre sa parole et ses actes. On est jamais  prophète sinon par sa vie. Si l’Abbé Pierre, sœur Emmanuelle ou Mère Thérésa ont eu chacun une « parole » qui a porté, c’est parce que leur vie était en conformité avec leur parole. C’est leur authenticité de vie qui a été entendue. Ainsi pour le frère Henri Burin des Roziers qui vient de décéder.

À côté des prophètes chargés de nous réveiller, il y a les « veilleurs ». Ceux dont le prophète Ezéchiel nous dit qu’ils doivent se tenir sur les murailles, aux aguets, vigilants : « Prenez-garde ! Restez éveillés ; si le Maitre reviens à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. » Il est demandé au portier de « rester éveillé ». C’est l’évangile de dimanche. Affaire de disponibilité, d’acuité du regard, de lucidité. On nous dit que les bergers à la naissance de Jésus sont là dans la nuit pour veiller sur leurs troupeaux. Bergers « veilleurs », « bergers éveillés ». Voilà qui nous renvoie à la parabole du vrai berger au chapitre 10 de l’évangile johannique. Littéralement le « beau berger », sous-entendu le berger véritable. Le vrai berger c’est le Christ ; non seulement il veille, mais il va jusqu’à partir à la recherche de la brebis perdue et il la ramène sur ses épaules, tout à la joie de l’avoir retrouvée... Il protège les brebis contre les voleurs et contre les loups. Il ne s’enfuit pas à leur approche comme les mauvais bergers. Il connait toutes ses brebis et les appelle chacune par leur nom. Les brebis reconnaissent sa voix et lui obéissent. Mais les brebis n’obéissent pas  aux mauvais bergers, car elles ne reconnaissent pas leur voix. Elles savent bien que leur voix n’est pas celle du berger véritable. Voilà de quoi interroger tous les bergers par substitution et délégation, nos responsables ecclésiastiques, mais aussi chacun d’entre nous. L’image est reprise dans la première épitre dite de Pierre. Christ est le « berger de nos vies ». Mais plus loin, au chapitre 5, l’auteur de la lettre, parlant du Christ, nous dit qu’il est l’« arkipomenos ». La TOB traduit « le souverain berger ». Je préfère entendre celui qui est le « berger source et principiel », à la source de toute fonction de berger. Les bergers ne sont des bergers que par délégation et comme délégués par rapport au Christ, hors duquel il n’y a pas de berger qui tienne. Chacun devrait se le rappeler.

Mais à côté des prophètes « réveilleurs de conscience » et des « veilleurs », il y a aussi des « éveilleurs ». C’est Henri Burin qi me fait penser à cela. Je l’ai un peu perdu de vue quand il est parti au Brésil défendre les paysans sans terre que les gros propriétaires fonciers et leurs tueurs à gage voulaient chasser des terres. Mais je l’ai bien connu avant quand il était aumônier des étudiants en droit, quand il a été l’un des animateurs d’une association de montagne, ou en Haute Savoie quand les patrons du décolletage qui employaient des travailleurs immigrés exerçaient de surcroit le métier de marchands de sommeil. Le combat pour la justice et la dignité humaine ; la solidarité avec les plus pauvres. Cela est assez connu, puisqu’il y a eu des articles dans le journal La Croix, dans La Vie et des émissions de télé : il fallait bien populariser le combat de ces paysans pauvres que les grands propriétaires chassaient de leurs terres. C’est assez connu, je n’y reviens pas, encore que les combats pour la justice et la solidarité avec les plus pauvres soient précisément au cœur de l’Évangile.

Ce qui m’a frappé chez le frère Henri Burin c’est autre chose : cette capacité de rayonnement, cette fraternité et cette amitié toute simple, dans la douceur, comme naturelle ; la qualité de l’écoute et de la présence à chacun d’entre nous ; le regard et le sourire bien entendu. Nous sommes nombreux que le frère Henri a portés, sans aucune prétention à le faire au demeurant. La fraternité et la présence toutes nues. Pour beaucoup d’entre nous il aura été « un éveilleur de regard ».

Certes, il aura été un peu prophète, au sens de réveilleur de conscience, mais sans jamais prétendre l’être, sans violence et sans gesticulation. Par sa vie. Certes, il aura été un peu prophète au sens du veilleur sur les remparts, disant où étaient les urgences et les priorités ; que la place de l’Église était aux frontières et au grand large, près de ceux qui sont menacés. Mais je vois en lui avant tout cet éveilleur de regard nous apprenant à garder les yeux ouverts sur la lumière des aubes naissantes, comme sur la lumière douce du soir, quand progressivement la lumière laisse place à la nuit, la nuit qui n’est pas sans lumière elle aussi.

Peut-être tout simplement un frère et un ami, lumineux de simplicité. Je ne suis pas loin de penser que celle lumière lui venait de plus loin que lui.
 

Xavier Charpe

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