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Transfiguration du regard

THÉOPHILE

L'Homme qui Marche. Giacometti

« Je ne dessine pas l’œil, je sculpte le regard ». La remarque est d’Alberto Giacometti. Le sculpteur note encore : « La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages autour du monde.» Une lecture attentive de l’évangile est toujours la sculpture nouvelle d’un regard, une invitation au voyage. Pourquoi faudrait-il envisager cet épisode dit de « la Transfiguration » comme un phénomène extraordinaire, une transformation miraculeuse du corps et des vêtements de Jésus ? Lui-même a toujours refusé de se donner en spectacle. Il a fui les spots publicitaires. Dimanche dernier, dans le récit des tentations, il s’y refusait explicitement. Dans la scène de ce dimanche, c’est le regard des disciples qui est nouveau : il leur est donné de voir ce qu’ils n’avaient pas encore perçu jusque-là. Comme le dessin d’un vitrail ou d’une diapositive apparaît quand un rayon de lumière soudain le traverse. Pour Pierre, Jacques et Jean, à partir de ce moment, Jésus n’est plus seulement le maître dont ils sont les disciples, mais celui que Moïse – et tous les humains en quête de liberté – et Élie – et tous les prophètes avec lui – appellent de leurs vœux. Plus encore : partageant l’intimité de Jésus, ils découvrent à travers lui Dieu comme tout proche.En les prenant à part « sur la montagne », Jésus « sculpte leur regard », qui sera bientôt mis à rude épreuve au pied de la croix. Cet instant est celui d’une béatitude : la purification de la pensée et du cœur. « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ! » Huit jours plus tôt (Lc 9, 27 : le verset précède notre épisode), Jésus affirmait : «Vraiment, je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne mourront pas avant de voir le Règne de Dieu.» Il nous invite à comprendre que le Règne de Dieu vient à nous dans nos jours les plus ordinaires, chaque fois que nos yeux s’ouvrent pour reconnaître sa présence. Le règne de Dieu s’accomplit là où Jésus est présent : en priorité dans le pauvre, le faible, le mal-aimé, le souffrant. Sur la route de Damas, quand les yeux de Paul s’ouvriront, l’événement est aussi traduit en termes d’éblouissement. Mais que voit-il soudain, qui l’aveugle tellement qu’il faudra pendant trois jours le conduire par la main ? Car, pas plus que Pierre, Paul ne comprend alors ce qui lui arrive. Et la voix qui répond à sa question – Qui es-tu ? – et qui va transfigurer sa vie, lui dit simplement : « Je suis celui que tu persécutes ! » (Ac 9, 3-9).Qu’il s’agisse de Pierre ou de Paul, de vous et ou de moi, notre inadéquation est grande à la présence comme à la parole de Dieu. Pierre s’agite : il voudrait « faire quelque chose ». Bâtir une maison, par exemple, pour prolonger ce moment privilégié, sans chercher plus loin ? Paul, le jeune rabbin, devra aussi, à partir de sa rencontre, remettre toute sa vie en question. Rien ne sera plus jamais comme avant ! Mais, pour cela, il doit commencer par apprendre à se laisser conduire : ce n’est plus à lui de diriger les opérations : ce qui n’est pas un mince bouleversement pour un homme de son tempérament. Lui qui a été persécuteur va bientôt connaître la persécution et l’épreuve d’annoncer un évangile qui n’est pas reçu : « Frères, je vous le redis dans les larmes : beaucoup de gens vivent en ennemis de la croix du Christ…» Les larmes de Paul s’inscrivent dans la suite de celles de Pierre ! Que retenir de cet événement ? Devenir disciple du Christ ne consiste pas d’abord à « faire des choses » mais à changer son regard, en ouvrant son cœur à la Présence infinie, qui est là à notre côté, au-dedans de nous, quand même nous ne la voyons pas. C’est ce qui arrive bientôt aux disciples d’Emmaüs, dans la scène qui conclut le même évangile de Luc ( 24, 13-35 ) : Jésus est avec eux, mais ils ne le voient pas, ne le reconnaissent pas. Ils ont lu la Loi, ils connaissent les textes des prophètes, ils entendent même les commentaires que le voyageur inconnu leur propose tout en marchant avec eux. Mais ils n’ont pas encore changé leur manière de voir, de penser. Ils attendent un messie triomphant, une apparition miraculeuse. Or Jésus ne correspond pas à l’image qu’ils se font. Aussi les deux compagnons se sentent lâchés… jusqu’à ce qu’ils se laissent soudain transformer – transfigurer – par le geste de la fraction du pain que les paroles de Jésus ont précédé. En Jésus, Dieu renverse le monde de nos apparences. Qui aurait imaginé un Sauveur mourant sur une croix comme le dernier des brigands ? La croix, instrument d’horreur, devenue le plus beau signe d’un amour offert à tous.En Jésus, Dieu vient à notre rencontre et nous propose un autre regard sur le monde : un regard qui renverse nos échelles de valeurs, un regard capable de donner un sens nouveau au lot quotidien de nos souffrances et de nos doutes. C’est le regard de la foi, qui nous fait voir le monde tel qu’il est dans la lumière de Dieu : découvrir la puissance de la résurrection – la vie plus forte que la mort – à l’œuvre dès aujourd’hui dans notre monde. Un poète – Christian Bobin – présente Jésus comme L’Homme qui marche. En effet, les évangiles nous le montrent toujours en mouvement. Le premier, il va vers les autres. Il ne se referme jamais sur une épreuve, ni sur la joie d’une rencontre. Cet homme qui marche – nous pensons ici encore une fois à la fameuse statue de Giacometti – ne s’attache pas aux apparences ; c’est en lui qu’il sculpte l’homme, le dépeçant de toute chair pour mieux creuser sa vie intérieure. Cet homme va vers son Père. Il alla sur la montagne pour prier. Mais il marche bien sur le sol : il est humain, il n’a pas d’ailes. Il connaît la faim, la fatigue, et n’a pas où reposer sa tête. Il ne se laisse pas retenir pour autant dans la glaise et les calculs de la condition terrestre. Annonçant à la foule qui l’entoure, dans un grand trouble, l’heure prochaine de sa mort, il confie : Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes (Jn 12, 32). L’Homme qui marche ne se laisse pas enfermer dans le monde ; il soulève le monde pour l’entraîner avec lui vers Dieu. Voilà pourquoi il ne saurait s’attarder à construire des tentes, rêver d’installation, d’institution, mais se mettre en route pour partager avec d’autres un regard qui change. THEOPHILE 2ème dim. Carême C 2013Gn 15, 5-12. 17-18 ;  Ph 3, 17-4, 1 ; Lc 9, 28b-36.

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