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Tous prophètes, tous majeurs, tous responsables

Xavier CHARPE
fraternité
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« Ah, si Dieu pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! »

La Bible de Jérusalem traduit : « Ah, puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit ! » (Nombres 11, 19) La TOB (et la Segond) traduit dans le même sens : « Si seulement tout le peuple du Seigneur devenait un peuple de prophètes sur qui le Seigneur aurait mis son Esprit ! » Le prophète Joël reprendra cette espérance : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes-gens des visions ; même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là je répandrai mon Esprit. » (3, 1-2). Même sur les esclaves et même sur les femmes : où va-t-on ?

En des termes voisins le prophète Jérémie annonce les temps nouveaux : « Voici l’Alliance que je conclurai avec la maison d’Israël, oracle du Seigneur : je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Ils n’auront plus à s’instruire mutuellement, se disant l’un à l’autre : "Ayez la connaissance de Yahvé !" Mais ils me connaitront tous des plus petits jusqu’au plus grands. » (31, 33-34). Et plus loin : « Je leur donnerai un autre cœur et une autre manière d’agir… Je conclurai une Alliance Nouvelle… Je ne cesserai pas de les suivre pour leur faire du bien… » (32, 39-40) Nous croyons, nous, que cette Alliance, Dieu nous l’a ouverte en Jésus Christ, Jésus vraiment homme, Christ vivant dans la gloire de son Père ; la gloire de Dieu, c’est-à-dire Dieu dans la manifestation de son vrai visage et de sa transcendance, dévoilés par le Christ. Cet évènement Jésus Christ est un « neuf » absolu qui change tout, radicalement. Parce que désormais l’Esprit de Dieu, qui est tout uniment l’Esprit du Christ, est donné à chacun : tous prophètes, tous appelés à la sainteté, tous « majeurs », tous consacrés, tous appelés à se mettre en marche ; car il y a un chemin, il y a une direction, il y a un sens ; ce chemin c’est le Christ. Comment certain peuvent-ils ne pas comprendre la radicalité de ce changement et faire passer Jésus Christ à la trappe ? Serait-il mort pour rien ?

Dans le récit du livre des Nombres l’histoire est édifiante. Pendant que Moïse gère avec Dieu et avec les soixante-dix « anciens » les récriminations du peuple, deux hommes, Eldad et Médad, sont restés au camp ; ils se mettent à prophétiser alors que Dieu a remis son souffle sur les soixante-dix ; Josué s’emporte et dit à Moïse : « Empêche-les de prophétiser ! » Moïse lui répond : « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah, puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Dieu leur donnant son Esprit ! »

« Fais les taire ! » Ils osent prophétiser ; voilà que Dieu répand son Esprit sur tous, pensez-donc, même sur les esclaves et même sur les femmes. Dans les Églises de Paul, voilà que les femmes se mettent à prophétiser à haute voix (I Cor 11, 5). Au chapitre 16 de l’épitre aux romains, Paul évoque plusieurs femmes qui visiblement sont des piliers de l’Église. Il est possible que l’une d’entre elles ait fondé une Église. Probablement elle n’avait demandé la permission à personne, surtout pas à la curie romaine qui n’existait pas. L’expression revient à plusieurs reprises, notamment à propos d’une certaine Marie : ils et elles « se sont donnés beaucoup de peine pour vous », ou pour l’Église. C’est l’expression qu’emploie l’Apôtre en I Thes. 5, 12 pour parler de ceux qui sont à la tête de l’Église, bref ce que nous appelons les « ministres ». Quelle belle appellation pour tous ceux qui se dévouent au service de leurs frères, au service de l’Église et au service de l’Évangile ! À commencer par nos curés et nos évêques.

« N’éteignez pas l’Esprit. Ne méprisez pas les prophéties. » (I Thes.5, 19) Tous prophètes ; il n’y a pas de monopole ; tous reçoivent l’Esprit, tous sont appelés pour être des prophètes. Quelques versets avant et après notre texte, aux chapitres 1, 3, 17 et 18 du livre des Nombres, il y a plusieurs textes assez effroyables qui séparent les profanes des prêtres (il ne s’agit pas des anciens, des presbytres). Il y a les prêtres, les hommes du sacré, en charge du culte et des sacrifices, et puis il y a les profanes : la tunique sans couture de l’Église déchirée. Le mot hébreu pour « profane » sera traduit dans une des versions grecques par « laïkos ». D’un côté les prêtres, de l’autre les profanes, les « laïcs ». C’est cette distinction que l’auteur de la lettre dite de Clément de Rome introduira pour la première fois dans la littérature chrétienne aux alentours des années 96-97 pour faire replonger l’Église de l’Alliance Nouvelle, l’Église de l’Esprit, dans l’eau des jarres de purification du Vieux Testament.

Et Josué demande à Moïse de se montrer jaloux de ses prérogatives. Mais Moïse n’est pas jaloux. Jésus encore moins. Je n’imagine pas un seul instant Dieu pouvant être jaloux. Dieu, il se donne, il se répand, il répand la vie, il partage. Voilà le visage de Dieu que Christ est venu nous révéler. Car il y a une révélation ; elle a du contenu, elle a de la consistance. Dans notre évangile, les disciples veulent se comporter en Josué ; ils veulent se garder le monopole de guérir ceux qui souffrent et de les libérer des puissances qui les enchainent. Ils sont jaloux de leurs prérogatives. Ah, il faudrait être mandaté, muni d’un papier daté et signé, envoyé par la « Centrale », comme dans l’organisation centralisée du parti soviéto-bolchévique. Vous savez où cela a conduit ces régimes, quand tout vient d’en haut, que le chef décide et que chacun est tenu dans le rang ? La stérilité et la mort !

Alors de grâce, foncez ; n’attendez-pas d’avoir un badge ouvreur de portails de sécurité. Montez des fraternités ; réunissez-vous pour lire ensemble les textes de l’Écriture ; faites-en le grain qui viendra nourrir votre prière, quand vous vous réunirez pour dire avec Jésus la prière sans complication qu’il nous a laissée en héritage saint, la prière de Jésus (avons-nous besoin de plus ?) ; partagez la vie et le pain ; soutenez-vous les uns les autres ; n’abusez pas trop des cérémonies et des liturgies, sauf la liturgie de la charité ; plutôt que de critiquer vos curés en vous disant qu’ils prêchent mal (ce n’est pas vrai toujours le cas) réunissez-vous à quelques-uns pour vous préparer à la prédication du dimanche suivant, en vous disant : « Si j’étais à la place du curé, qu’est-ce que je dirais ? » Se mettre au pied du mur, cela change le regard. Un jour, il faudra bien nous occuper de cela, puisque les curés vont se faire de plus en plus rares.

Prenons garde : l’Esprit que « Dieu répand sur toute chair », c’est l’Esprit du Christ. Pas n’importe quel esprit, car il y a des esprits de bien des espèces. Dans la tradition chrétienne, on parle de « discernement des esprits ». Tenons-nous au Christ et à l’Évangile ; nous ne risquerons pas de nous tromper d’esprit. Chacun peut accéder aux Écritures, se laisser interpeler par elles, en recevoir lumière et vie ; chacun peut dire dans le secret de son cœur le « Notre Père » et le dire également avec ses frères et ses sœurs, dans la cadre de cette Communion qu’est l’Église. Y a-t-il prière plus simple, plus forte et plus profonde que le Notre Père ? Chacun est sur un pied d’égalité pour la prier.
 

Xavier Charpe

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