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Le temps n’est-il pas venu d’appeler autrement au ministère presbytéral ?

Louis Michel RENIER
Ordination
Sion301 @ Wikimedia Commons


Durant le synode des Jeunes, un évêque belge, auxiliaire de Malines-Bruxelles, a réouvert une boîte de Pandore en disant à l’assemblée réunie : « la vocation ne vient pas subitement, c’est un appel », réinterrogeant ainsi ce que signifie véritablement ce terme. « Il est important, ajoutait-il, d’insister sur le fait que les ministères sont d’abord et avant tout un appel de l’Église. On n’a jamais vu, même s’il peut en exister qui l’espèrent, quelqu’un qui dise : "j’ai la vocation d’évêque". » La pratique de l’appel des diacres va aussi en ce sens. Alors pourquoi, pour les prêtres, l’appel aurait-il une autre source ? L’on peut croire à juste titre que pour les religieux la vocation soit d’un autre type. Mais il s’agit ici d’inscrire cette réalité « sur un plan plus théologique de l’appel au ministère ecclésial plutôt que dans un contexte de crise des vocations » [1]. Les ministères sont d’abord et avant tout un appel de l’Église qui cherche à donner au Peuple de Dieu les ministres dont elle a besoin.

Cette prise de position de l’évêque de Malines-Bruxelles n’est pas sans rappeler la fameuse querelle, dans les premières années du XXe siècle entre les théologiens Branchereau et Lahitton, qui donna au pape Pie X l’occasion de réaffirmer la doctrine jusque-là traditionnelle d’une vocation comme l’appel de Dieu, médiatisée par l’Église et non par la conscience personnelle. En cela il donnait raison au chanoine Lahitton qui soulignait en 1912 que « la vocation sacerdotale ne consiste nullement, du moins nécessairement et en règle ordinaire, dans un certain attrait intérieur du sujet ni dans une invitation du Saint Esprit à embrasser le sacerdoce ». Il récusait de ce fait la position du père Branchereau qui soutenait une conception de la vocation comme germe divin préalable à l’appel de l’Église. Pourtant, quelques années plus tard, ce fut cette dernière qui l’emporta, soutenue par les papes Pie XI et Pie XII. En 1959, le père Féret relançait la réflexion, alors que l’Église de France commençait à s’interroger sur les causes du manque de prêtres [2]. Par exemple, la revue Les Informations Catholiques avait consacré, un an plus tôt, un numéro intitulé « Crise des structures ? Crise de civilisation ? Crise du sacerdoce ?[3] » Pour le Père Féret, il ne s’agissait là que de pistes secondaires. Pour lui, « la cause essentielle des difficultés se trouvait dans une très grave crise de la théologie des vocations ». À son avis, il y avait une confusion entre les vocations à la perfection de la charité, à la vie religieuse et aux ministères. De ce fait, on en oubliait complètement que la vocation aux ministères « procède formellement des initiatives de la hiérarchie consacrant au service commun ceux et celles (I Tim 3,11) qu’elle juge aptes à ce service ». S’appuyant sur la décision de Pie X, le Père Féret récusait la « conception mythique et infantile d’une vocation (d’un appel) antérieure et indépendante de l’appel de l’Église ». Comme une annonce présagière, il mettait en garde quelques années avant le Concile Vatican II : « L’heure n’est sans doute plus éloignée où l’aggravation de la crise du recrutement sacerdotal obligera à reconnaître la fausseté des principes à partir desquels on s’efforce présentement de les résoudre. »[4]

Cette prise de position en plein milieu du XXe siècle fut récusée par de nombreuses autorités religieuses de l’époque. Ainsi Mgr Lallier, archevêque de Marseille, pouvait écrire : « Sans hésiter, je suis sûr qu’un vouloir d’enfant peut exprimer le vouloir même de Dieu. »[5] De son côté l’archevêque de Toulouse, Mgr Garrone, défendait « le caractère surnaturel propre et positif d’un appel divin présupposé à celui de l’Église et soutenait la consistance ontologique de la vocation sacerdotale » [6]. Dans le même sens, l’archevêque de Chambéry soulignait l’importance des vocations d’enfants [7]. Alors se pose tout de même une double question : comment comprendre ce retournement entre Pie X qui reprenait une doctrine séculaire et ses successeurs appuyés par un certain nombre d’évêques ? Ensuite pourquoi ce « germe ontologique, semé par Dieu » aboutirait-il moins aujourd’hui qu’hier ? À la première question la seule réponse plausible réside dans l’argument d’autorité, même s’il exprime successivement le contraire. Pour la deuxième question, il ne faut pas chercher loin la cause : « Elle est dans le drame général de l’Église emportée au péril des temps, avec ses familles, sa pastorale, mais elle a Dieu à son bord »[8].

À la même époque (1959), un psychiatre, le docteur Eck, approuvait une des expressions les plus controversées du Père Féret lorsque ce dernier écrivait que la vocation de l’enfant ne pouvait être que « mythique ». En utilisant cet adjectif, « il emploie un mot qui a pu faire réagir, mais qui psychologiquement est parfaitement adapté si l’on veut se reporter à l’étude de la psychologie de l’enfant »[9].

Le Concile Vatican II aurait pu reprendre cette question, même si elle pouvait apparaître comme surtout européenne. En effet, la décrue du nombre de vocations presbytérales se confirmait. Certes, le Concile s’intéressa à la vie et aux ministères des prêtres dans son texte Presbyterorum Ordinis, mais il n’aborda pas précisément la question de l’appel aux ministères. Il reconduisit ainsi, au moins par son silence, la théorie « des germes de la vocation ». Cette expression fut même présente par deux fois, en lien avec les petits séminaires, dans son décret sur la formation des prêtres (Optatam Totius n°3). Elle concernait les enfants et les adolescents.

À y regarder de près, la disparition progressive des petits séminaires, quelque peu contemporaine du Concile et due en particulier à l’arrivée des CEG et CES, spécialement dans le monde rural, aurait pu, aurait dû être un élément d’interrogation. Elle le fut pour le sociologue Charles Suaud auteur d’une étude fort documentée sur le petit séminaire de Luçon. Il y affirmait que la fonction d’un petit séminaire était « d’inculquer la vocation en même temps que la méconnaissance des déterminismes qui la rendaient possible »[10]. Certes, aujourd’hui, cet « appel intérieur » concerne des jeunes le plus souvent majeurs. Mais la disparition de cet « eldorado vocationnel » ne pouvait que faire diminuer le nombre de ces possibles vocations. Il serait sans doute intéressant qu’un sociologue s’attelle à regarder qui aujourd’hui entre au grand séminaire et étudie les origines sociales et culturelles des « entrants ». On aurait sans doute quelques surprises.

L’article du Père Legrand développe à merveille cette tension entretenue entre l’appel intérieur désormais plus tardif et l’appel de l’Église. C’est ce qui amène notre auteur à poser la question essentielle qui resurgit aujourd’hui : « N’est-il pas temps de faire ce que rien n’interdit et que tout recommande, à savoir de mettre en œuvre une pastorale de l’appel ? Elle est en effet souhaitable et possible. » D’autant que l’expérience du diaconat permanent devrait nous ouvrir les yeux dans la mesure où effectivement elle se révèle ecclésialement fructueuse.

Mais vient alors LA remarque, suprême obstacle : ce type d’expérience ne peut être pertinent pour les prêtres puisque les diacres pour la plupart sont mariés. J’ai bien dit, pour la plupart. Ils ne le sont pas tous, avec la précision qu’ils ne peuvent se marier après l’ordination. Donc la diversité de statut est possible. C’est d’ailleurs aussi ce qui se passe pour les prêtres maronites. Le mariage n’est plus possible après l’ordination. La question est difficile. Elle est marquée par le temps et des combats séculaires. Mais le Concile lui-même au n°16 du décret sur la vie et les ministères des prêtres, tout en recommandant le célibat accueille l’existence des prêtres mariés « dont le mérite est grand ».

Mais si la difficulté existe, elle n’est pas essentielle. Elle ne dépend pas de l’Évangile, elle est d’ordre ecclésiastique. Le père Legrand souligne la nécessité de longs « apprentissages » pour la régler. Mais demeure le fait que l’Église et elle seule détient entre ses mains les solutions devant l’absence ministérielle. Il lui faudrait mieux comprendre la situation du monde d’aujourd’hui et ses besoins. Il lui faudrait réapprofondir la théologie des ministères en acceptant sans doute une diversité dans les modes d’être prêtres. Il lui faudrait inventer de nouveaux programmes de formation, les séminaires n’étant plus les seuls capables de répondre aux situations nouvelles qui ne manqueraient pas de se présenter : âge, travail, obligations familiales… Il lui faudrait renouveler son attention aux réalités spirituelles nécessaires aux « appelés » ne pouvant plus se satisfaire d’un discernement primaire quant aux soi-disant signes de l’Esprit, ressentis par la personne possiblement ordonnable, mais devant s’en remettre du début à la fin du chemin au discernement ecclésial.

Ce sont sans doute ces différents apprentissages liés au souci de donner à l’Église des hommes (des femmes ?) dont elle a besoin pour partager « la vérité de l’Évangile »[11] qui permettront un jour à l’Église, si elle le décide, d’ouvrir la porte à la possibilité d’ordonner des hommes mariés. Ne soyons donc pas étonnés du titre du journal La Croix du 12 octobre 2018 : « L’Église pourrait-elle ordonner des hommes mariés ? » Mais acceptons de nous dire qu’il s’agit là d’un deuxième stade de la question. Tant que les responsables ne se seront pas mis d’accord sur la nécessité « d’une pastorale de l’APPEL », plutôt que sur l’attente d’une vocation personnelle au ministère presbytéral, la question des « hommes mariés prêtres » aura difficulté à être entendue. Car cette dernière ne concerne pas d’abord la recherche d’une solution à la raréfaction des ministères ordonnés. Elle concerne et la diversité des appels aux ministères (missions diverses qui ne concernent pas la seule vie en paroisse, proximité avec divers milieux, maintenance dans les mêmes missions toute une vie, exercice à temps plein temps ou non), et la correspondance aux besoins du temps. En fait, le Concile de Trente avait sans doute raison lorsqu’il se référait au Concile de Chalcédoine qui frappait de nullité les ordinations absolues (canon 6). Il soulignait que le critère d’appel au presbytérat résidait dans la nécessité pour l’évêque de pourvoir ses Églises : « Nul ne doit être ordonné qui, au jugement de son Église, ne soit utile ou nécessaire à ses Églises. »[12] L’évêque auxiliaire de Malines-Bruxelles estime quant à lui que « face à la crise des vocations, certains jeunes hommes mariés répondraient volontiers "me voici" si l’Église devait les appeler au ministère presbytéral ».

Face à ce qu’écrit cet évêque, un canoniste, directeur du séminaire des carmes, le père Cédric Burgun, titre sur la même page du journal : « Il ne faut pas tout remettre en cause. » Il y souligne que « ce n’est pas en ordonnant quelques hommes mariés supplémentaires que l’on résoudrait la crise », et il a sans doute raison. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’abord de faire du chiffre, ni de chercher un palliatif à un manque, il s’agit de répondre théologiquement et pastoralement à nouveaux frais à la manière concrète d’annoncer l’Évangile face aux nouveaux défis du monde d’aujourd’hui. D’autre part on peut réellement se demander ce que peut signifier une des phrases qui suit : « Je crains qu’"en mariant le prêtre" on fasse du ministre ordonné un homme comme tout le monde. La consécration de son corps est déjà une signification de la présence de Dieu dans le monde, indépendamment de ce qu’il dit ou fait. » La première partie de cette phrase a de quoi nous confondre : qu’est-il donc devenu ? Et la deuxième peut faire apparaître un curieux mélange entre la vocation à la vie religieuse et l’appel au ministère presbytéral. Pauvres prêtres maronites mariés, pauvres popes mariés, pauvres pasteurs mariés, vous n’aurez plus la chance ni l’occasion d’être « signification de la présence de Dieu dans le monde » !

Le Concile a ouvert la porte à une redistribution des fonctions, des rôles et des tâches au sein du Peuple de Dieu. Il a mis en route un réel combat contre le cléricalisme, même si concrètement, il reste beaucoup à faire, mais il semble bien qu’encore aujourd’hui, la personne des ministres l’emporte sur l’objet du ministère. S’il est besoin de prêtres dans l’Église, ce ne peut être qu’au service de l’Évangile. Les personnes et les ressources existent localement susceptibles de répondre à ces besoins, moyennant une formation adaptée à inventer. Pourquoi ne pas les appeler, les former, assurer leur subsistance personnelle et au besoin familiale ? Pourquoi pas des prêtres célibataires et des prêtres mariés ? Rien ne s’y oppose théologiquement. Mais tout est à inventer pratiquement. Comme pour tout changement, des risques existent, ne serait-ce que ceux d’une certaine « fonctionnarisation », ou d’une certaine « professionnalisation » du ministère. Hier on pouvait plutôt se plaindre du risque de cléricalisme et de prise de pouvoir. À chaque époque ses risques. Ce qui est le plus sûr réside bien dans la volonté de suivre l’Évangile en fonction du monde dans lequel il nous faut l’annoncer. Aujourd’hui les grands séminaires qui accueillent les « vocations personnelles » ne sont plus suffisants. Ouvrons d’autres portes et appelons autrement les prêtres dont l’Église a besoin.

L’on dit souvent qu’il nous faut suivre les signes de l’Esprit. Cela fait quelques 50 ans que nous prions pour les vocations et autant d’années sans grands résultats. Peut-être l’Esprit nous fait-il comprendre qu’il nous faut changer notre fusil d’épaule. Ce ne sera pas la première fois dans l’histoire. Au 18e siècle, il y avait 1600 prêtres en Creuse, aujourd’hui, une dizaine !
 

Louis Michel Renier, doyen honoraire de la faculté de théologie d’Angers

 

[1]  Cet article doit beaucoup à une contribution d’Hervé Legrand : « Ministères ordonnés : vocation du sujet et appel de l’Église » (http://archive.revue-egliseetvocations.cef.fr/article444.htlm)

[2]  H-M Feret, « Vocations », La vie Spirituelle, n°446, Janv.1959, pp. 64-72

[3]  Informations Catholiques 1(Juillet 1958)

[4] H-M Feret, Ibid p.72

[5] Mgr Lallier, Vocations n°208, p.7

[6] G.M. Garrone, « Pour une théologie de la vocation dans la théologie de l’Église », Vocations, n°hors série mars 1960, p.107

[7] L.M de Bazelaire, Vocations n°208, p.4

[8] G.M. Garrone, Ibid, p.119

[9] Dr M.Eck Vocations n°207, Juillet 1959, p.51

[10] C. Suaud, « La vocation » Minuit, 1978, p.10

[11]  Décret Presbyterorum Ordinis n°4

[12] Concile de Trente, Session 23 canon 16

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Commentaires
Loïc de Kerimel

Formidable mise au point. LM Rénier cite une récente prise de position de Cédric Burgun, directeur au séminaire des Carmes à Paris et vice-doyen de la faculté de droit canonique de l’Institut catholique de Paris, qui confiait au journal La Croix (11/10/2018) : « Le prêtre se donne entièrement à son ministère à travers la consécration de son corps. […] Le fondement du célibat, c’est la consécration de toute une vie au Christ. […] Je crains qu’en « mariant le prêtre » on fasse du ministre ordonné un homme comme tout le monde. Or la consécration de son corps est déjà une signification de la présence de Dieu dans le monde, indépendamment de ce qu’il dit ou fait. » Quelle prétention ! Surtout quand on sait les drames sur lesquels débouche une telle conviction quand elle est partagée de jeunes hommes qui sont amenés à se brûler les ailes faute d'assistance humaine et spirituelle d'aînés vraiment responsables.

anne soupa

Voilà qui remet les pendules à l’heure ! Tout ce que dit Louis Michel est argumenté de façon magistrale. Une seule question me reste : comment ce retour à une doctrine des vocations fondée sur l’appel de l’Église se raccorde-t-il à la pratique des premières communautés apostoliques où les communautés elles-mêmes appelaient ceux dont les charismes leur paraissaient adaptés aux besoins des communautés. Je veux bien que l’on fasse jouer l’équation communauté=Église, mais quand je vois comment on piétine les initiatives des paroissiens, je doute qu’elle soit toujours vérifiée. Certes, on peut me répondre que c’est un autre problème, mais il est si connexe au précédent qu’on ne changera rien si on ne le traite pas en même temps.

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