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« Le temps a cargué ses voiles » (I Cor. 7, 29)

Xavier CHARPE
© Remi Jouan / Wikimedia Commons

Belle image de navigation chez l’Apôtre qui a tant sillonné la belle Méditerranée. Quand le navire arrive au port, il ramène la voilure : les marins carguent les voiles. « Le temps se fait court » ; cette traduction ne trahit peut-être pas le sens profond, mais elle fait disparaitre la belle image. Voilà peut-être qui va nous permettre de comprendre l’un des textes des lettres de l’apôtre Paul qui soulève le plus de difficultés.

 « Le temps a cargué ses voiles. » L’apôtre Paul est persuadé que le retour en gloire du Christ est imminent. La fin de ce monde est toute proche. Dans ces conditions, tout devient relatif et secondaire. À partir de ce bateau dont les marins carguent les voiles, on peut tenter d’interpréter en bonne part les paroles de l’Apôtre.

Reste qu’il y a dans le chapitre 7 de notre épitre des choses qui ne passent pas et que nul ne doit accepter, du moins si on les prend au pied de la lettre. Elles vont à rebours du témoignage rendu par le Christ et sont en contradiction avec la ligne de l’Évangile. Faut-il les considérer comme des scories à laisser de côté pour nous tenir à tous les enseignements merveilleux et profonds que nous transmet l’Apôtre ? Faut-il y voir une manière hyperbolique de s’exprimer, dans l’élan et la flamme de cette lettre aux Corinthiens ? Reste que le texte ne « passe pas ». Je cite : « Le temps s’est écourté. Désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui ont du monde un usage profitable du monde, comme s’ils n’en avaient pas l’usage, car elle passe la figure de ce monde-ci. » (7, 29-32). Si la venue du Christ est pour cette nuit ou pour demain matin, en effet tout devient relatif et provisoire. Mais enfin depuis que l’attente a été inaugurée, les chrétiens ont vite compris, et cela dès le premier siècle, que le retour du Christ se ferait attendre, du moins sous cette forme.

Bien entendu si nous sommes engagés dans le mariage il faut le prendre au sérieux. Si nous avons mis au monde des enfants, comment nous comporter comme si nous ne les avions pas faits ? La foi chrétienne n’est pas là pour nous dire qu’il ne faut pas prendre au sérieux les réalités de la vie et nos responsabilités.

Il est requis des chrétiens d’être sérieux et responsables. Ces versets ont servi d’excuse à une certaine irresponsabilité des chrétiens ; celle-ci leur a été suffisamment reprochée. Dietrich Bonhoeffer a été l’un des théologiens qui a le mieux réfléchi à cette question. Il distingue d’un côté ce qu’il appelle les « réalités avant-dernières » et de l’autre la « Réalité dernière », entendez Dieu et la transcendance de sa Parole et de sa Grâce ; les deux sont articulées les unes à l’autre, car la « Réalité dernière » est en quelque sorte le fondement des réalités avant-dernières, mais celle-ci sont en retour le lieu qui nous permet d’être rejoints par la « Réalité dernière ». Elles en sont comme une sorte de sacrement. Les réalités du monde sont « avant dernières ». Ce n’est pas en en sortant que nous pourrons accueillir le « Dernier ». Nous devons vivre dans la « Weltlichkeit », la réalité du monde et de notre humanité. Ce n’est pas en nous abstrayons du monde, de notre humanité et de notre responsabilité vis-à-vis de nos frères que nous pourrons rencontrer le Transcendant. Je crains, écrivait-il à sa fiancée depuis sa prison de Tegel, que « les chrétiens qui ne se tiennent que sur une seule jambe sur la terre ne se tiennent que sur une seule jambe dans le ciel ». Bien entendu, nous savons que les réalités terrestres sont relatives ; elles n’ont pas à être prises comme des idoles ; même la vie religieuse est une « réalité avant dernière » ; nos actes cultuels aussi, à moins que Dieu ne les assument et les fassent siens. Ceux qui croient que l’Église, ou du moins son appareil ecclésiastique et ses structures, serait un absolu, ceux-là se trompent lourdement. Si c’est de cette relation entre le « Dernier » et les réalités avant dernières dont veut nous parler l’apôtre, alors on comprend mieux ses propos.

Reste que les versets 32 à 35 font vraiment difficulté sur le mariage ; il va falloir avouer que le grand Saint Paul traine avec lui une idée du mariage qui n’est guère reluisante ; probablement l’empreinte de l’air de son temps. Je cite : « Celui qui est marié a souci des affaires de ce monde ; il cherche comment plaire à sa femme et il est partagé… De même la femme mariée a souci des affaires de ce monde ; elle cherche comment plaire à son mari… Je vous dis cela pour que vous soyez attachés au Seigneur sans partage. »

Voilà qui ne passe pas : l’idée que dans le mariage les femmes (ou les maris) nous détournent de notre relation à Dieu ; alors qu’au contraire elles peuvent être une force de purification ; l’idée tout aussi contestable qu’il s’agirait de « plaire » ; il ne s’agit pas seulement de plaire mais d’aimer. Moi qui croyais que le mariage était un sacrement, qu’il nous mettait en relation avec Dieu ! Je m’étais trompé : les femmes nous écartent de Dieu ; elles sont bien entendu du côté de ce qui rend impur ; raison pour laquelle les hommes mariés doivent être écartés des ministères. C’est tout le vieux fond païen qui ressort. Cette pratique de l’Eglise oppose une sorte de démenti à toutes les belles paroles de nos bons apôtres sur la sainteté du mariage et de la famille. Le mariage n’est qu’un pis-aller qui sert de remède à la concupiscence (versets 2 et 9). Il est une concession pour que nous ne tombions pas dans les débauches sexuelles. Étonnez-vous ensuite si certains curés, ou pire si certains évêques, se tiennent pour supérieurs aux autres chrétiens qui, les pauvres, ont dû se contenter du mariage. Est-ce tout ce qu’ils ont à nous dire sur le sens du mariage et sur la relation entre les hommes et les femmes… ?

Ces versets ont eu des effets pernicieux dans l’histoire de notre Église ; je crains qu’ils n’aient aujourd’hui encore des effets pervers. En tout cas c’est une bien piètre idée que nos « Monseigneurs » ont de la valeur de l’engagement dans la vie religieuse, s’ils n’ont à nous servir pour l’exprimer que cette piètre idée du mariage et de la relation voulue par Dieu entre les hommes et les femmes. S’ils avaient vraiment expérimenté l’engagement libre dans la vie religieuse, ils sauraient deux choses : « en même temps », que la vie religieuse est une réalité « avant-dernière » et que sa dignité ne tient pas au déni du mariage ou au mépris du monde. 
 

Xavier Charpe – Dimanche 21 janvier 2018.

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Commentaires
Lise-Marie

Merci de ne pas considérer le mariage comme un pis-aller pour la condition humaine appelée à être enfant de Dieu !!!
Etre vigilant à rester attentif (ve) à l'autre (l'époux / l'épouse mais aussi tout autre qui se présente...
Merci aussi de préciser que la condition "religieuse" est aussi condition d'enfant de Dieu, avertissement à nos hiérarchies à cesser d'infantiliser les laïcs comme devant être enseignés, par eux ?!
C'est bien difficile de garder son discernement, merci de ces pistes.

michel

Il y a encore bien pire dans St Paul : quand il dit "bienheureuse les femmes qui n'ont pas connu les douleurs de l'enfantement " Nos mères ne sont donc pas bienheureuse puisqu'elle nous enfanté en ayant des relations sexuelles (plusieurs) avec notre père. Comment peut lire de telle ineptie à la messe ?

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