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Le témoignage d’un évêque prophétique : Mgr Jacques Gaillot

Patrice Sauvage

On trouvera ci-après des réflexions de Jacques Gaillot sur le thème du ministère presbytéral. Son témoignage lumineux est en fait un enseignement pour tout baptisé, appelé à la fraternité avec les pauvres, et pour toute l’Église, appelée à faire rayonner en elle et autour d’elle la diaconie.

Un soir, prenant le métro à une heure de pointe, je me trouvais debout, serré de toute part et dans l'impossibilité de trouver un point d'appui avec ma main. Selon les secousses du métro, je me reposais sur les uns et sur les autres. Quelqu'un m'avait identifié et souriait de ma situation précaire. Comme nous sommes descendus à la même station, je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire : « Voyez, ce qui fait tenir debout un évêque, ce sont les gens ! »

Partir de l'humain
À la suite du Père de Foucauld, nous sommes marqués par la spiritualité de Nazareth : un style de vie simple, pauvre, au milieu de la vie ordinaire des gens. Jésus, l'homme de Nazareth, a vécu quantité d'expériences par son travail, les injustices de son époque, ses liens tissés avec les pauvres, sa présence aux familles, partageant leurs joies et leurs peines, sa prière à son Père dans la solitude. Son cœur, façonné par toutes ces rencontres, brûlait du feu de son amour pour son peuple. Ce lent mûrissement le préparait à sa mission prophétique qu'il inaugurera de façon étonnante à la synagogue de Nazareth. Son heure était venue :
« L'Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu'ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur.» (Lc 4,18-19)
Toute la vie publique de Jésus sera la mise en œuvre de cette prédication de Nazareth.
Ce n'est pas un discours religieux qui parle de la loi : c'est un discours qui ne parle que de l'être humain. Ce n'est pas un discours sur Dieu, c'est un discours sur l'Homme. Ce n'est pas un discours de restauration, c'est un grand message de libération qui change la vie. Quel discours stupéfiant !
La spiritualité de Nazareth ne peut faire l'impasse d'une telle proclamation. C'est elle qui insuffle une dimension prophétique à notre ministère et à notre vie de prêtre. Il m'arrive, comme à vous, d'entendre des gens me dire : « Je ne pratique plus » ou « Il y a longtemps que j'ai arrêté de pratiquer ! » Pour ces personnes, il est évident qu'il s'agit de la pratique religieuse. Mais la pratique fondamentale de l'Évangile, c'est celle de la justice et de l'amour qui sont dus au prochain. Ce n'est pas la pratique religieuse !
Au jugement dernier, on ne me demandera pas combien j'ai célébré de messes ou béni de mariages. On me dira : « Qu'as-tu fait de ton frère qui était étranger, prisonnier, malade, affamé... »
L'essentiel est la pratique du frère, la pratique de la solidarité. Personne n'en est dispensé, même lorsqu'on est en retraite. Comment se fait-il que tant de chrétiens n'ont pas découvert l'importance de cette pratique de la justice et de l'amour qui sont dus au prochain ?
Dans la synagogue de Nazareth, Jésus annonce qu'il est venu apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il ne dit pas aux riches, aux puissants... Il fait le choix des pauvres. Il commence par eux. Il se place du côté des opprimés et non des oppresseurs. Du côté des victimes et non des puissants. Du côté des humiliés et non du côté de ceux qui les exploitent. Jésus s'est porté d'emblée vers les rejetés, les oubliés. En faisant ce choix de commencer par les pauvres, il s'ouvre à tous. Il ne rejette personne.
Comme il est rare, dans la société comme dans notre Église, de faire le choix de commencer par les pauvres ! Je me réjouis que le pape François ait décidé de canoniser Mgr Romero qui est une figure prophétique du combat pour la justice […] : « Il n'y a aucun honneur pour l'Église à entretenir de bonnes relations avec les puissants. L'honneur de l'Église, c'est que les pauvres la sentent à eux. » (Salvador, homélie du 17 février 1980)

Être une espérance pour les pauvres 
Une parole de don Helder Camara m'avait frappé autrefois  : « Si je ne suis pas une espérance pour les pauvres, je ne serai pas le prêtre de Jésus-Christ. » Aujourd'hui, là où je vis, qui porte l'espérance des pauvres ?
À mon départ d'Evreux en 1995, dans un dernier sermon à la cathédrale, je me suis adressé à la foule : « Tout chrétien, toute communauté, toute Église qui ne prend pas d'abord, et avant tout, le chemin de la détresse des hommes n'a aucune chance d'être entendu comme porteur d'une Bonne Nouvelle. Tout homme, toute communauté, toute Église qui ne se fait pas d'abord, et avant tout, fraternel avec tout homme, ne pourra pas trouver le chemin de son cœur, l'endroit secret où peut être accueillie cette Bonne Nouvelle. »
Jésus a été une grande espérance pour les pauvres. Il est allé vers eux avec miséricorde, n'excluant personne. Les pauvres se sont sentis aimés de Dieu. Les plus déshérités ont découvert avec émerveillement qu'ils étaient les préférés de Dieu.
Nous avons basculé dans un monde nouveau. Nous sommes témoins de la fin d'un monde. Témoins aussi de la naissance d'un autre monde dont on ne sait pas encore ce qu'il sera. Notre marche dévoile de nouveaux horizons et ouvre à la nouveauté.
En France, quand nous venons fidèlement chaque mois en fraternité, il est touchant de nous voir arriver chargés d'années, handicapés, fatigués... On nous croit déjà morts. Mais ceux qui le disent ont oublié que nous étions des semences. Des semences de vie !
Demain est à faire.

(Extraits rassemblés par Patrice Sauvage)

On peut lire sonr témoignage dans "Mémoires de Prêtres" : Jacques Gaillot, un évêque au plus près des pauvres et des opprimés.

Rubrique du site: 
Fraternité – diaconie, service des frères
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