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Le style du Père

Loïc de KERIMEL
Vendanges
Par Mpmpmp (Travail personnel) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) ou CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

Dimanche 24 septembre 2017 – 25e dimanche du temps – Mt 20, 1-16

« Le Royaume de Dieu est semblable à un homme, un maître de maison… » La série des paraboles sur le royaume (ou règne) de Dieu (ou des cieux) que Matthieu place dans la bouche de Jésus est destinée à corriger – jusqu’à les subvertir – les représentations spontanées que l’expression véhicule : monarchie, souveraineté, domination, pouvoir absolu, sacré, etc. Représentations qui n’ont cessé de parasiter l’attente messianique lorsqu’elle est vécue comme celle d’un personnage exceptionnel qui viendrait résoudre une fois pour toutes les problèmes rencontrés par le peuple – en l’occurrence, ici, les judéens – et installer définitivement une ère de paix, de justice et d’abondance. Attente que prend complètement à contrepied ce qui s’avère de plus en plus du destin de Jésus : « Il sera livré, ils le condamneront à mort… »

Nous serions peut-être mieux inspirés d’entendre « régime » là où nous lisons habituellement « règne » ou « royaume ». Le « régime » évoque en effet un « style », une « disposition », une « allure », un « esprit », une « forme de vie ». Or ce que Jésus cherche précisément à ancrer chez celles et ceux qui le suivent, c’est que le « royaume » en question est certes à venir, pas encore là, mais à partir de dispositions et de capacités qui, elles, sont déjà présentes – y compris chez les « publicains et prostituées » – et qu’il suffit de mobiliser, de désensabler en quelque sorte : « le royaume de Dieu est proche. »

Ce qui frappe chez le « maître de maison » mis en scène ici, c’est précisément son « style », son « allure ». Il est bien sûr animé du souci de sa vigne et de la vendange, c’est-à-dire du rendement de sa propriété, mais il manifeste vis-à-vis de tous ceux qui cherchent à s’employer pour pourvoir à leurs besoins quotidiens et à ceux de leur maisonnée une forme de présence et de sollicitude – un « style », donc – tout à fait inhabituels. Qui est donc ce patron qui ne se contente pas d’envoyer son intendant embaucher des ouvriers en début de journée, mais qui se déplace lui-même à la première, puis à la troisième, puis à la sixième et jusqu’à la onzième heure – 17h donc, une heure avant la fin de la journée de travail ? Il pourrait considérer comme des négligents, des fêtards, des « bons à rien » –  tout récemment on a entendu : « des fainéants » – ceux qui ont oublié de se présenter dès la première heure. Non, à ses yeux, ils sont eux aussi  dignes et « capables », dotés des dispositions requises pour participer à l’œuvre qu’il veut voir effectuer.

Autre manifestation d’un style inattendu, d’un esprit nouveau, les paroles adressées aux différentes heures. Elles se caractérisent par une progression dans le type de relation nouée avec les candidats à l’embauche. Avec les premiers, on est sur le registre du contrat, du donnant-donnant : le contrat lie en même temps qu’il délie. Une fois la tâche effectuée, les contractants sont quittes. Avec les seconds, c’est le vocabulaire de la promesse qui est utilisé : c’est le maître qui se lie, mais, là encore, pour un moment déterminé. Avec les ouvriers de la onzième heure, ni contrat ni promesse mais considération et confiance vis-à-vis de personnes dont beaucoup pourraient penser qu’elles ne les méritent pas. Considération et confiance qui sont la manifestation d’une disposition foncière, d’un « esprit » orientant la totalité d’une existence et conférant, entre autres, aux relations entre frères humains un « tour » radicalement nouveau.

La scène finale est la traduction concrète de cet esprit et de ce style. Là où le registre du contrat n’a pas fait disparaître rivalité et jalousie mais les a seulement « contenues » – aux deux sens du mot : incluses en même temps que bridées –, le style de la considération et de la confiance manifestées au frère enveloppe résolument la totalité concrète de son existence. À cet égard, une rémunération qui se base uniquement sur la quantité d’heures travaillées et néglige de s’interroger sur le fait de savoir si elle permet ou non à son destinataire de vivre dignement ne peut pas être juste : « comme si toute la spiritualité de la terre ne tenait pas dans le geste de nourrir. […] La faim d’autrui est sacrée. » (Levinas)
 

Loïc de Kerimel

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