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Sommes-nous tous employables ? Entretien avec Patrick Boulte.

Gérard MARLE
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Patrick Boulte, animateur, co-fondateurs de l’association SNC (Solidarités Nouvelles face au Chômage), nous livre dans un entretien avec Gérard Marle ses réflexions et les méthodes mises en oeuvre pour aider des chercheurs d’emploi notamment par un accompagnement personnalisé visant à la reconstitution d'une identité. Il signale l’urgence d’agir. Patrick Boulte est  l’auteur entre autres de Individus en friche (1995) et Se construire soi-même pour mieux vivre ensemble (2011).

 

G.M. Sommes-nous tous « employables » ?

P.B. Dans les accompagnements que l’on fait dans le cadre de SNC, parmi ceux qui recourent à un emploi de solidarité, je vois de plus en plus de gens qui relèvent d’une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé et de plus en plus les accompagnateurs sont amenés à inciter des personnes accompagnées à demander cette reconnaissance. Le niveau d’exigence de l’emploi est de plus en plus grand, il se trouve aussi dans le secteur associatif […].

Ces élections présidentielles n’ont pas brillé par leur débat sur le chômage ni sur l’Europe. Un peu de débat seulement sur le revenu universel que les associations ont refusé parce que c’est du travail qu’ils veulent et pas seulement une allocation.

Le fond du paysage français, c’est que l’on est devant nos propres pratiques en matière d’emploi et il y a un moment où on réalise qu’on a toujours en tête l’idée que si les gens ne trouvent pas d’emploi, c’est qu’ils ne cherchent pas vraiment. C’est plus une explication qu’on se donne à soi-même qu’une réalité. […]. Le besoin d’emploi repose sur le besoin d’une utilité sociale, et d’être reconnu dans sa famille. […] Le constat qu’on fait, c’est le besoin d’emploi. À SNC, on a vu dans l’idée de revenu universel l’idée sous-jacente de se débarrasser du problème de l’absence d’emploi. […].

Bruxelles est-elle vraiment responsable de la situation économique en France ?

Bruxelles […] n’est pas responsable de notre préférence pour l’investissement foncier plutôt que dans les activités productives ! […]

Il y a aussi d’autres causes : […] On ne peut pas dissuader les gens d’aller dans les filières professionnelles et, en même temps, déplorer la chute de la production industrielle. Ce n’est pas cohérent. […] Je crois que la France n’aime pas l’industrie. C’est culturel, ce n’est pas Bruxelles. C’est le fait de gens qui n’ont jamais eu de difficultés, qui ont un certain niveau d’études, et qui valorisent un certain mode d’acquisition de connaissances par rapport à un autre, la formation intellectuelle par rapport à la formation pratique. […] 

Quels changements peut-on percevoir en trente années de ton point de vue d’accompagnateur à SNC ?

Les problèmes sont largement les mêmes qu’il y a trente ans. La technique, la méthode, de SNC est toujours pertinente. […] Dans l’accompagnement on voit des gens qui se reconstruisent vraiment, au point même d’avoir comme deux identités différentes : celle d’avant et celle de maintenant ; comme cette personne, handicapée, qui a trouvé un travail adapté, un appartement, revoit ses enfants ; c’est admirable. Elle a retrouvé un équilibre de vie, je lui tire mon chapeau. Quand on commence à accompagner quelqu’un, on ne sait pas du tout où on va.

L’identité c’est quelque chose de mobile ?

Les bases de l’identité sont là, mais il faut bien construire quelque chose dessus. Une identité sociale, par exemple. Les accompagnateurs de SNC sont témoins de cette reconstruction et c’est cela qui les incite à reprendre un autre accompagnement.

Quand je me demande « qui je suis ? », c’est que j’ai déjà résolu nombre de problèmes. Auparavant il faut trouver les points où ça accroche. Pour qu’une expérience soit positive il faut que la personne accepte de se dire que là il y a quelque chose de solide. Ce n’est pas facile d’être confronté à cette exigence d’intériorité, rien ne nous y prépare. Mais dans les situations déstructurées, il faut en passer par là. Il y a quelque chose qui peut se construire. Les compétences professionnelles, ce n’est pas tant de savoir se servir d’un tournevis que de savoir parler à son voisin, de détecter l’information pertinente par rapport au problème qu’on se pose. Et c’est un peu ça qui est mis en œuvre dans l’accompagnement. C’est un moment de formation. Il ne faut pas que l’emploi vienne trop vite pour ne pas évacuer le passage par le vide sans lequel la reconstruction ultérieure n’est pas possible. Le rôle de l’accompagnateur n’est pas de faire des injonctions normatives mais d’aider la personne à se découvrir davantage elle-même. […]

Le pays vit mal ce chômage.

Il le vit d’autant plus mal qu’il ne s’est pas confronté à sa réalité profonde. On reste dans des explications, y compris dans le secteur caritatif. Pour aller plus loin, il faudrait que la dimension transcendante de l’existence soit présente dans la culture. Je pense que notre culture est très défavorable à cela, or tout se joue là. Les existences individuelles sont telles aujourd’hui qu’il est vain de chercher des boucs émissaires, des alibis et autres dérivatifs.

Le transcendant, c’est d’abord se rendre compte qu’il y a un niveau de réalité qu’on ne connaît pas, qu’on ne maîtrise pas, mais qui est cependant là. Et si on ne se fonde pas dessus rien ne tient. D’une certaine manière l’Église catholique, le pape François a abordé cette question. La dimension anthropologique du discours ecclésial était attendue. Le fait qu’ils regardent avec humilité l’ampleur de la question, comme « une sacrée équation à résoudre » est déjà un pas gigantesque. Cette posture, au lieu de dire « y a qu’à » est déjà un grand pas, car c’est une position de vérité. […]

Propos recueillis le 12 mai 2017 par Gérard Marle, fc, in La lettre n°106 de juin 2017 du Comité Chrétien de Solidarité avec les Chômeurs et les précaires

 

 

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