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Solitude du prêtre à l’âge de la retraite

Claude BARBARIT

L’amertume de la solitude devant son plateau pour le déjeuner ou le dîner, c’est l’expérience de beaucoup aux Sables d’Olonne, cette station balnéaire très prisée par les retraités.

Encore heureux si un minimum de santé vous permet de préparer vous-même votre repas, de sortir en ville pour un restant de vie sociale. Les prêtres, à l’âge de la retraite, n’échappent pas à ce sort commun. Ils sont une dizaine dans l’agglomération sablaise, vivant pour la plupart en appartement. Pour eux comme toute personne qui avance inéluctablement vers le quatrième ou cinquième âge, un lâcher prise s’impose peu à peu.

Pourtant ce n’est pas parce qu’on a exercé ce qu’on appelle le « ministère presbytéral » que l’on renonce à son humanité et à la convivialité. L’engagement dans le célibat leur a fermé la porte d’une vie conjugale, d’un partage des tâches ménagères à deux en s’appuyant l’un sur l’autre, de ces gestes de tendresse discrets que donnent à voir de vieux couples déambulant sur le bord de mer. En rêveraient-ils, comme ce frère âne pour qui « l’herbe est plus verte dans le pré d’à côté ? » Il y eut longtemps des arrangements avec le ciel comme le chante Annie Cordy dans « Je suis la bonne du curé ». En tout bien, tout honneur. Après les évènements de 1968, de jeunes prêtres avec « Échanges et Dialogue » applaudissaient Michel Sardou quand il chantait « Ah Bon Dieu, si l’on était deux. Pour t’aimer pour te servir, nous ne serions pas trop de deux ».

Jusqu’au milieu du siècle dernier les presbytères étaient le plus souvent gérés par une présence féminine qui pouvait être tout aussi bien la mère, la sœur ou de quelque manière la compagne. Surtout la servante. On les appelait des « aides aux prêtres ». Cette présence n’a plus cours aujourd’hui. Célibat choisi ou célibat subi, l’air du temps est à un célibat, que l’on peut dire renforcé, dans les maisons où vivent les prêtres. Il n’y a pas de maîtresse de maison. Si une employée vient pour la cuisine ou le ménage, elle disparaît à l’heure d’un repas qui se prend entre hommes ou en solitaire. Ces prêtres aînés auraient-ils à regretter un choix de vie ? En fait il n’est pas réaliste d’imaginer un autre chemin de bonheur que celui qui a été parcouru. On entend des prêtres dire : « J’ai au moins rendu une femme heureuse, celle que je n’ai pas épousée. » Sentiment de toute-puissance ou simple pirouette verbale ?

Dans la liberté d’esprit que confère l’âge, il est bon de conforter des relations d’amitié consolidée par des années de compagnonnage, de voisinage, de vie militante ou de complicité avec des personnes de l’un et l’autre sexe. Par contre, s’il s’agit de se mettre en couple dans le grand âge, comme on le voit dans la société civile, ils y sont moins préparés que d’autres, ces célibataires aux habitudes de vieux garçon ou d’homme de pouvoir, au terme de nombreuses années d’exercice de l’autorité. Alors que faire ? Il est réaliste de s’en tenir à l’engagement au célibat d’un sous-diaconat dans la générosité de nos 20 ans. Sans pour autant s’enfermer dans sa tour d’ivoire.

L’amitié entre hommes et femmes de la même génération, l’amitié entre clercs ayant vécu un parcours assez semblable, se comprenant au-delà des mots, tout en vivant chacun chez soi, peut résister à l’usure du temps.

Octogénaires, c’est-à-dire porteurs d’une longue histoire, issus souvent du même séminaire, ils ont blanchi sous le harnois, ou baroudé sous le même treillis, dans les Aurès de l’interminable guerre d’Algérie. Ordonnés prêtres, ils ont survécu à la tourmente d’après 68 qui a vu quelques-uns de leurs confrères pourtant très appréciés prendre un autre chemin, les conduisant à ce que le droit de l’Église appelle la perte de l’état clérical (canon 194). La plupart ont surtout déroulé un parcours de vicaire, puis de curé de ville ou de campagne. L’âge arrivant, le lâcher prise n’est pas facultatif. Chez les prêtres, l’anniversaire des 75 ans marque un tournant décisif avec la possibilité de garder un pied dans la pastorale si on le souhaite. C’est aussi le moment de s’investir dans la vie associative des ainés et dans l’intergénérationnel, ou dans le travail intellectuel pour qui n’avait pas le temps de s’y adonner quand les réunions remplissaient les journées. Quand on est à la retraite, qu’on a renoncé à un rôle social, c’est l’opportunité de redevenir un citoyen parmi les autres qui prend le temps d’aller chercher son pain, de faire ses courses au marché ou chez le commerçant du coin. Celui-ci s’inscrit dans un groupe de marcheurs du jeudi, celui-là dans un groupe de chant à l’amicale laïque ou comme skipper dans les activités nautiques. La solitude vécue positivement se nourrit d’un équilibre de vie.

Un atout supplémentaire quand on vit aux Sables d’Olonne, c’est la beauté des paysages. Le promeneur solitaire qui déambule sur le front de mer, parfois même en fauteuil roulant, se laisse emplir le regard par les grands horizons marins. Il n’en finit pas de développer son intériorité parmi ses frères et sœurs en humanité chargés d’années comme lui. Il n’est pas seul au monde, immergé qu’il est parmi ses compagnons et compagnes du bord de mer. Dans ce bonheur d’être là encore, on peut parler de privilège de l’âge, et même du grand âge, quand on le vit sereinement.
 

Claude Barbarit.

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