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Rencontre avec Daniel Duigou

Frédéric ANTOINE
Daniel Duigou et le pape François

Rencontre avec Daniel Duigou : « Arrêtons de faire du culte pour le culte, allons à la rencontre des hommes ! »

Frédéric Antoine, rédacteur en chef du journal L’Appel, signe une interview très intéressante dans le dernier numéro, le n°407 de mai 2018. Voici deux extraits de cet entretien.

Journaliste vedette de télévision, psychanalyste et… prêtre, Daniel Duigou a une vie bien remplie. Alors qu’il est aujourd’hui curé de la paroisse Saint-Merry, au cœur de Paris, il a écrit une longue Lettre Ouverte au pape, après l’avoir rencontré avec un certain Mgr Jacques Gaillot…

– Vous sortez un livre sous forme de lettre ouverte au pape. La presse a mis en avant votre prise de position en faveur de l’ordination de prêtres mariés. Mais cela n’occupe que quelques lignes de l’ouvrage.

– C’est venu d’un titre du journal Le Parisien : « Daniel Duigou demande l’ordination des hommes mariés. » Ce choix de titraille est intéressant : si des journalistes ont pris cet angle, il doit signifier quelque chose. Il veut dire que l’Église est aujourd’hui regardée, interrogée dans sa modernité, notamment à partir de ce marqueur-là. Pour l’opinion publique, l’ordination d’hommes mariés serait significative d’une modernité. Cela doit alerter l’épiscopat et les responsables de l’Église, au lieu de se dire, comme on l’entend souvent de la part d’évêques, que les journalistes ne veulent faire que du sensationnel. Plutôt que d’être à l’écoute et d’essayer de repérer tous les signes de la modernité, on va plutôt s’opposer et se retrancher. Jusqu’à estimer que la presse réagit comme cela parce qu’elle est contre l’Église. Pas du tout ! Les journalistes font leur boulot. Il faut s’interroger au lieu de rejeter, en allant parfois jusqu’à accuser les médias.

[…]

– Un soir, je prépare la présentation du dernier journal de France 2. Bernard Pivot interviewe Jacques Gaillot, l’évêque d’Évreux. Dans ses réponses, Gaillot ne parle jamais de Dieu, mais du sort des hommes, et notamment des Palestiniens. Je suis conquis : c’est comme cela qu’il faut parler de Dieu : en parlant des hommes et de ce qui leur arrive aujourd’hui.

Il y a un déclic. Je dois m’adresser à cet évêque-là. Je vais le voir à Évreux, on fait quelques pas dans son jardin. Je lui dis assez rapidement pourquoi je me suis tourné vers lui. Il me répond : « J’ai besoin d’un gars comme toi. Il faut que l’Église s’appuie sur des gens qui ont déjà une expérience de la vie. » Et il ajoute : « Ta vie vaut séminaire. Je ne vais pas te faire faire une formation, avec tout ce que tu vis déjà. » On était complètement en phase. Il m’a ouvert la porte au sacerdoce. Lorsqu’il a été évincé, il a demandé à Jacques Noyer, l’évêque d’Amiens, de reprendre la suite. Noyer décidera de m’ordonner. Pas pour être prêtre en paroisse, mais pour que je reste journaliste à la télévision et psy à l’hôpital. Pour montrer que, à travers le prêtre, l’Église est pleinement solidaire des hommes.

– Vous êtes donc resté journaliste à France 2 tout en étant prêtre…

– Et j’ai de même continué à être psy. Le magazine L’Express fera quatre pages de mon ordination. Du coup, Gala, Télé 7 jours et d’autres publications s’y intéresseront. Et les gens de l’hôpital et de la télévision découvriront que je suis prêtre. Ça n’a posé aucun problème. On me connaissait. Ils m’avaient vu fonctionner comme journaliste ou prenant en charge des patients. Le prêtre est d’abord un homme. Ce n’était pas comme si je débarquais d’une autre planète…

– Vous avez eu un parcours exceptionnel, mais que l’Église n’encourage pas. Elle a, par exemple, abandonné les « prêtres ouvriers ».

– Cette expérience était prophétique. Et il est grave que l’Église y ait mis fin. Elle contribuait à ouvrir de nouvelles perspectives. Je ne suis pas dans le même cadre, mais force est de reconnaître que mon cas n’a pas fait école. Pour moi, cela n’aura été que la décision d’un évêque. On n’est pas passé à l’étape suivante, en généralisant ce genre d’appel pour d’autres profils ou d’autres types de parcours. Au contraire ! L’épiscopat français ne bouge pas. Pour maintenir une unité, même factice, on préfère ne pas aborder certains sujets qui diviseraient.

– Vous êtes devenu prêtre « comme ça », sans formation ?

– J’avais toujours été passionné par la théologie et l’exégèse. L’exégèse peut être comparée à un travail de flic ou d’enquêteur. Quand on a le mobile, on trouve le criminel. Lorsque je lis un évangile de Marc ou de Matthieu, je me demande toujours dans quelle intention ils racontent cette histoire. L’exégèse devient alors aussi passionnante qu’un roman policier.

Avec Gaillot, on avait convenu que j’aurais une « mise à jour » de mes connaissances. Il m’a mis entre les mains d’un théologien, avec qui on partait de l’actualité pour discuter théologie. Et plus, Jacques Noyer m’a demandé de venir tous les week-ends à Amiens participer à une paroisse, aider les prêtres, prendre des responsabilités dans la communication du diocèse… J’ai passé quatre ans comme cela. Puis j’ai été ordonné diacre. Et prêtre un an plus tard. Si demain on ordonne des hommes mariés, il faudra s’appuyer sur la formation qu’ils auront déjà. Prendre en compte les itinéraires. Ne pas ajouter une formation à une autre formation.

– Vous, vous n’avez jamais pensé vous marier ?

– Pour moi, être prêtre impliquait d’être célibataire. J’ai donc structuré ma vie affective en tant que célibataire. Alors qu’aujourd’hui, le célibat ne doit pas être une obligation. Comment obliger des jeunes de 20 ans à être célibataire pour être prêtre ? Cela ne tient pas.

– À soixante ans, vous arrêtez votre vie professionnelle et vous partez au désert. Pourquoi ?

– D’abord, parce que je suis épuisé. Quand je n’étais pas au journal, j’étais à l’hôpital. Ou à Amiens. J’ai alors envie de repos et de soleil. D’avoir du temps pour prier, méditer, réfléchir (je ne sais pas bien où se termine la prière et où commence la méditation… pour moi, tout cela est imbriqué). J’ai aussi envie de prendre le temps de lire, et de goûter au silence et à la solitude. Cela m’a toujours été essentiel. Enfin, je veux écrire. J’ai rédigé trois ou quatre livres au désert.

Cela a duré six ans, en commençant par construire ma maison dans une palmeraie de quarante arbres, qu’un vieillard m’a vendue dans le grand sud marocain.

Je deviens ermite, mais sans quitter la société. Être ermite, c’est prendre distance et devenir signe pour la société. Cela signifie à tout un chacun qu’il a à vivre lui aussi une dimension d’ermite. Tout le monde a à voir avec la clôture. Un individu ne peut se construire que s’il met une frontière entre lui et les autres.

– Et puis, la société vous rattrape…

– Ici, à la paroisse parisienne de Saint-Merry, surgit un problème de succession. Les paroissiens viennent me voir au Maroc pour me demander de prendre le relais, de devenir leur curé. Ils proposent mon nom au cardinal, ce qui est très rare. Et il accepte. Je me suis dès lors dit que revenir à Paris valait le coup.

 Avec la palmeraie, le changement a été rude…

– À commencer par le fait de me retrouver étranger à Paris, ville où je suis né. Et à découvrir une violence que je n’avais pas perçue lors de mon départ. Cela fait cinq ans que je suis revenu et je suis toujours étonné de la montée de la violence dans notre société. Au Maroc, on se regarde. Ici, dans la rue, on se croise, ne se regarde plus. On regarde son iPhone.

– Saint-Mérry est un peu une oasis par rapport aux paroisses classiques…

– On s’y donne le droit de penser et de réfléchir, de s’interroger, discuter… Normalement, le clerc sait et les laïcs sont ignorants. Ici, on prend le temps de s’interroger sur les textes, sur ce qu’ils signifient dans la vie. On discute de l’évolution de la société, des couples homos, de la manière d’être père ou mère… dans une grande liberté, pas aussi facile à mettre en œuvre dans une autre paroisse. On reçoit le mouvement homosexuel chrétien David et Jonathan. On a une expérience d’ouverture et d’accueil qui est fondamentale. La pastorale passe par l’accueil de toutes les différences. Pas de jugement, mais d’abord écouter, accompagner. Dire oui et pas non.

Depuis quarante ans, grâce à Mgr Marty, on réécrit ici toutes les prières eucharistiques. Et, pratiquement, j’improvise tout à partir de l’actualité. C’est du travail. Mais au moins vous avez une parole où l’intelligence de Dieu s’articule dans l’intelligence du monde. Et là il y a une vraie ouverture.

– Vous vous ouvrez aussi aux autres spiritualités.

– Tous les ans, nous organisons une Nuit sacrée. L’idée est de passer carrément la nuit entière, de 19h à 7h du matin, dans l’église, pour permettre à des juifs, des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes, des hindouistes… de chanter Dieu dans leur culture. L’initiative est artistique, parce qu’il s’agit de chants. Religieuse parce qu’on y parle de Dieu. Sociale parce que, dans le langage de l’autre, on y entend Dieu, ce Dieu de l’altérité, sur lequel l’autre peut m’apprendre quelque chose. Enfin, nos Nuits sacrées sont aussi politiques, parce que nous sommes les seuls à Paris à proposer cet acte qui participe au dialogue entre les citoyens. Nous essayons d’y rejoindre la vie au cœur même de Paris, dans le cadre d’une recherche du sens.

– Quel est l’avenir de paroisses comme celle de Saint-Mérry ?

– Mon expérience actuelle m’amène à me poser la question. Le noyau dur de cette paroisse est composé de gens qui, comme moi, avaient vingt ans en mai 68 et sont d’une certaine culture, d’une époque. Ils ont inventé des codes, vieillissent avec eux. Mais ce ne sont plus les codes de la société que les jeunes générations sont en train de construire. Il y a un fossé, auquel je suis très sensible. Les jeunes sont dans un autre air, un autre climat, une autre ambiance, un autre rapport. Si on veut leur parler, il faut les rejoindre là où ils sont. Il faut inventer autre chose. Votre question est ma question. J’imagine, par exemple, que mon église puisse être transformée, comme un plateau de télévision ou un théâtre. Devenir un lieu où l’on célèbre la vie, où il y aurait des concerts, des expositions, des nuits sacrées. L’essentiel est d’exprimer la vie, car c’est ainsi qu’on peut se mettre à réfléchir sur le sens, et ce n’est que dans cette mesure-là que, à travers des questions, un dialogue peut naître. Il faut créer l’événement, comme Yves Mourousi quand il présentait le journal de 13h.

– Ce n’est pas si facile…

– Cela suppose que l’Église se positionne autrement. François se décentre pour que son message soit entendu. L’autorité de ma parole dépend du lieu d’où je parle. Au lieu de rester en haut de la chaire, ce pape-là est descendu et se met de côté. C’est la raison pour laquelle je lui ai écrit cette lettre. Parce que je l’ai rencontré, et qu’on avait eu une liberté d’échanges.

Être prophétique aujourd’hui, c’est provoquer des événements qui suscitent la question du sens au cœur de la modernité. Sortons des églises, arrêtons de faire du culte pour le culte, ce que Jésus remettait déjà en cause. Allons à la rencontre des hommes, du débat de société sur ce qui fait l’humain, l’avenir de notre société.
 

Propos recueillis par Frédéric Antoine
Article entier sur https://magazine-appel.be/Rencontre-avec-Daniel-Duigou

Daniel Duigou, Lettre ouverte d’un curé au pape François, Paris, Presses de la Renaissance, 2018, 11,60 euros.

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