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Quoi de neuf, Docteur ? ... , Laurent Lemoine

Anne SOUPA

Quoi de neuf, Docteur ? La psychanalyse au fil du religieux, Laurent Lemoine, février 2018, Éditions Salvator.

C’est l’esprit occupé par une belle impatience et, en même temps, un zeste d’inquiétude que j’aborde la recension de l’ouvrage de Laurent Lemoine : Quoi de neuf, Docteur ? La psychanalyse au fil du religieux. L’impatience, elle est de rendre compte avec un grand plaisir d’un ouvrage utile et nécessaire sur des questions que les croyants ne peuvent pas ne pas se poser, puisque foi et psychanalyse entretiennent une si étrange parenté qu’on en parle et reparle sans pouvoir en épuiser le propos. En effet, cette parenté oscille entre la fraternité, imaginaire mais mortelle pour le pauvre agneau du Loup et l’Agneau de La Fontaine, et le cousinage à la mode de Bretagne, qui permet de se trouver tantôt des parentés fécondes, tantôt des distances salutaires. Laurent Lemoine montre bien comment on compromet l’une et l’autre en voulant les rendre trop proches, tout en cédant à la tentation des cousinages, par les étymologies communes, et par les destins parallèles que ces deux là entretiennent. Je jouerais volontiers à suggérer que lui-même, à la fois dominicain et psychanalyste, est le cousin tiers qui visite les généalogies et les reformule. Cela nous vaut un bel exposé, rigoureux, du périmètre de l’analyse et du travail de l’analyste. Le lecteur apprend beaucoup de ce tableau sans concession, qui fait droit à la souffrance des patients et montre bien l’« éthique » de neutralité du psychanalyste. En regard, Laurent Lemoine passe vite sur le travail de l’homme de foi qui écoute son semblable dans la foi, que ce soit « monsieur le curé » ou un accompagnateur spirituel. Il consiste, dit-il, à lui dispenser « morale et spiritualité », afin de trouver la volonté de Dieu. Mais encore ? Laurent Lemoine a beau dire que ce serait catastrophique pour cet accompagnateur de se prendre pour un analyste, il n’empêche que, à trop peu donner de consistance à cette activité, on s’expose à ce qu’elle fasse feu de tout bois. Peut-être d’ailleurs ce type d’écoute restera-t-il toujours hybride, car il porte le poids des modèles anciens de l’histoire, mal opérants aujourd’hui. En tous cas, la question mériterait d’être traitée au fond.

Le petit zeste d’inquiétude dont je fais aussi état est de ne pas être à la hauteur de la recension que je souhaite pourtant faire, d’un ouvrage de qualité, bref, concis, très agréable à lire. Sans doute des références nombreuses et des allusions peu dépliées contribuent-elles à cette sorte d’insécurité, ou au moins d’inconfort. Je crois en discerner une des causes. Il me semble que le projet du livre est double : l’auteur veut en même temps délimiter les champs respectifs de la foi et de la psychanalyse et, ambition légitime, les situer dans le contexte actuel, sans lequel ils ne peuvent pas être. La conséquence est qu’il est contraint de défendre la psychanalyse attaquée à la fois par les neurosciences et par les techniques du bien-être, du développement personnel et par les critères néolibéraux qui exigent une efficacité rapide et mesurable de manière simple. Cette ambition – seconde ou essentielle ? – complique sans doute la tâche du lecteur, car elle l’oblige à suivre son auteur sur plusieurs fronts. D’autres que moi, au contraire, plus initiés à ce monde, considèreront que cela introduit une tension, un suspense fécond dans l’ouvrage. Je le concède aisément, gardant comme le vrai trésor de ce livre la connivence que j’ai ressentie avec l’auteur sur « la » question essentielle : la psychanalyse est une aventure à la hauteur de la complexité et de la richesse de l’être humain. Elle se vit, mais ne se raconte pas aisément, car elle ambitionne de remettre des êtres en état de marche, en les ouvrant à une parole toujours neuve qui les fait naître eux-mêmes. Au moment où disparaît Denis Vasse, je rappellerai sa parole : « Naître à soi-même revient à mourir à soi et à notre propre image pour être confiés à une parole qui nous nomme et nous engendre en nous ouvrant à la dimension de l'altérité. » (La chair envisagée, Éditions du Seuil, 1988). Oui, l’aventure de l’analyse, destinée à vivre de manière plus pleine, au risque de visiter la face cachée de son identité, et de laisser tomber les images aliénantes, est de conduire, de morts en naissances, au risque de l’autre. Pour avoir partagé cette ambition avec son lecteur, Laurent Lemoine a bien droit à sa gratitude.
 

Anne Soupa

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