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La question qui sauve

Paule ZELLITCH
Amour
Pixabay - Creative Commons CC0

Dimanche 29 octobre 2017 – 30e dimanche du temps – Mt 22, 34-40

Ce dialogue se déroule entre « spécialistes de la Loi » et nous pourrions être, de nos jours, justement surpris qu’il s’agisse d’un échange qui traite de l’amour. En fait, nous avons largement, et depuis longtemps, remisé cet horizon de la loi. Nous nous estimons heureux, chanceux quand la loi parvient à tenir, sinon la protection du plus faible, du moins l’équité et cela semble suffire. Certaines sociétés, que nous connaissons, rêvent encore d’une telle justice.

Lorsque j’étais enfant, après le verre de lait obligatoire au lit, ma grand-mère me faisait dire ces mots-là, ceux que nous venons d’entendre très précisément. Je les murmurais et vite, gênée par l’idée de parler d’amour à haute voix. Maintenant je sais que j’avais compris, intuitivement, à quel point ce « «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » non seulement est engageant, mais qu’il doit atteindre les profondeurs les plus inouïes de celui qui parle. En ces temps-là, prononcer de tels mots, m’entendre les dire m’était quasi insoutenable, les prononcer était mentir au sens fort, ce sens qui bouleverse les enfants. Je pratiquais une sorte de « réserve intérieure » et les disais tout de même pour ne pas faire de peine à cette grand-mère qui n’était qu’amour pour moi. Au fond, c’était comme si je savais déjà qu’un écart substantiel subsisterait toujours. En ce temps-là, comme d’autres enfants, j’étais occupée par l’expérience terrible et fondatrice des écarts, des contradictions qui traversent les adultes, mais sans saisir ce que leur affection pouvait, quand même, contenir d’inouï.

Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique.

05 Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force.

06 Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur.

07 Tu les rediras à tes fils, tu les répéteras sans cesse, à la maison ou en voyage, que tu sois couché ou que tu sois levé ;

08 tu les attacheras à ton poignet comme un signe, elles seront un bandeau sur ton front.

 

Jésus, dans cette déclaration, s’inscrit dans la suite de Deutéronome 6, 4-9 et dans le donné de Loi (Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. […]) C’est ce texte précisément qui fonde sa réponse aux Pharisiens, fins connaisseurs de la Torah. En conséquence, toute tentative d’échafauder la fable de Pharisiens étonnés par la réponse de Jésus serait une grave ineptie, même si l’auteur, dans un souci apologétique, laisse transparaitre cette possibilité. Autre ineptie, cette fable qui perdure selon laquelle se dire du Christ suffit pour être dans l’amour ! Chrétiens, il nous revient d’abord de ne pas rester à la surface de l’évangile et de nous rapporter à nos communes racines vétérotestamentaires, d’échapper à un rapport magique au langage et aux sacrements, et l’un ne va pas sans l’autre, pour que seul l’amour s’en échappe ; il nous revient aussi de déserter les catéchèses de ceux qui, à force d’instrumentaliser l’Esprit Saint, lui enlèvent sa force d’interrogation, et de résister à l’œuvre de dissociation spirituelle des identitaires.

Et si l’expérience de l’amour, au sens où Jésus l’entend, était précisément dans le manque lui-même, dans l’absence de protocoles, de recettes, de résolutions, dans ce silence d’où peut sourdre d’étonnantes intuitions mais où il faut prier de pouvoir se tenir ? Se tenir au bord de cela est le signe même de l’action de l’Esprit en nous et dans nos communautés. Quels sont les chrétiens pour lesquels le silence de l’Esprit est le guide, l’ami qui vient, la question qui sauve ?  

« “Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ?ˮ Jésus répondit : “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit.ˮ Voilà le grand, le premier commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même.ˮ Tout ce qu'il y a dans l'Écriture – dans la Loi et les Prophètes– dépend de ces deux commandements. »
 

Paule Zellitch

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Commentaires
Visiteur

.............."Et si l’expérience de l’amour, au sens où Jésus l’entend, était précisément dans le manque lui-même, dans l’absence de protocoles, de recettes, de résolutions, dans ce silence d’où peut sourdre d’étonnantes intuitions mais où il faut prier de pouvoir se tenir ? "............Merci Paule , cela rejoint l'espérance et la tendresse sans lesquelles nul être humain ne peut vivre

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