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Quand un homme ou une femme n’est pas en chemin, ...

Bernard GINISTY
Mmomie de Xóm Cải, Museum of Vietnamese History, Ho Chi Minh City
Par Jacklee (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

« Quand un homme ou une femme n’est pas en chemin, c’est une momie. » (Pape François)

Le grand mystique médiéval, Maître Eckhart, évoquant le nom de Père que les chrétiens donnent à Dieu, écrivait ceci : « Qui dit Père, ne dit pas ressemblance, mais naissance. » Et il ajoutait qu’on ne peut comprendre Dieu qu’à travers l’expérience d’une naissance et dans la fidélité à l’étonnement d’exister. Et cet étonnement, que d’aucuns qualifient d’absurde, le croyant le vit comme la trace d’une grâce. Dès lors, l’attention à l’autre, et d’abord à l’étranger, à laquelle ne cesse d’inviter la Bible, traduit dans la vie concrète la conscience d’une continuelle naissance. Le don premier d’exister qui m’a été fait « sans pourquoi » me rend solidaire de tout homme, et d’abord du plus exclu. C’est la conscience d’être toujours en route qui ouvre à la fraternité universelle des pérégrinants.
Dans un passionnant dialogue avec Dominique Wolton, le Pape François rappelle ces fondamentaux, souvent avec humour, car, pour lui « le sens de l’humour est ce qui, sur le plan humain, s’approche le plus de la grâce divine » (Pape François, éd. de l’Observatoire, 2017, page 621). Interrogé sur les faiblesses de l’Église catholique, il répond ceci : « Les voici, les deux faiblesses graves : le cléricalisme et la rigidité […]. Si tu es un pasteur, c’est pour servir les gens. Pas pour te regarder dans le miroir. La vraie richesse, ce sont les faibles, les petits, les pauvres, les malades, les prostituées qui se laissent toucher par Jésus. » (p. 61-62) Ce qui le conduit à prendre ses distances avec ceux qu’il appelle des « pasteurs amidonnés » (p. 143-144).
Pour François, « les péchés les plus graves sont ceux qui ont beaucoup d’angélisme. Les autres ont peu d’angélisme et beaucoup d’humanité. J'aime utiliser le mot “angélicalitéˮ parce que le pire des péchés, c’est l’orgueil. Celui des anges » (p. 139). Cela le conduit à dénoncer le cancer du fondamentalisme qui, dit-il, n’est pas nouveau : « C’est le même problème qu’au temps de Jésus […]. Les docteurs de l’Église de ce temps-là étaient fermés. Fondamentalistes. C’est le combat que je mène aujourd’hui avec l’exhortation Amoris Laetitia. Parce que certains disent encore : “ça, on peut, ça, on ne peut pas.ˮ Jésus ne respectait pas les habitudes qui étaient devenues des commandements. […] Est-ce Jésus qui ne respectait pas la loi, ou bien la loi des autres qui n’était pas dans le vrai ? Elle était dégénérée, oui. Par le fondamentalisme. Et Jésus-Christ a répondu en prenant une direction inverse. » (p. 33).
C’est la rencontre de l’autre, et d’abord du plus exclu qui, aux yeux de François, constitue le cœur de la voie de l’Évangile. Il faut vivre les différences, non pas dans la recherche d’une synthèse commune, mais par « un cheminement commun, un aller-ensemble » (p. 26-27) dans une espérance commune. « Notre théologie, écrit-il, est une théologie de migrants. Parce que nous le sommes tous depuis l’appel d’Abraham […]. La dignité humaine implique nécessairement “d’être en cheminˮ. Quand un homme ou une femme n’est pas en chemin, c’est une momie. C’est une pièce de musée. La personne n’est pas vivante. Ce n’est pas seulement “êtreˮ en chemin, mais “faireˮ le chemin » (p. 26-27). On ne s’étonnera pas alors de voir ce pape évoquer, comme « grand chrétien », le poète Charles Péguy, pèlerin de Chartres resté aux portes de l’institution catholique : « Péguy est celui qui a bien compris le rôle de l’espérance dans le christianisme. Il était plus chrétien que moi ! » (p. 111).


Chronique de Bernard Ginisty – 20 septembre 2017

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