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Quand action et Parole sauvent

Paule ZELLITCH
N’ayez plus peur
CC BY-NC-SA 4.0 - http://www.freebibleimages.org/

Dimanche 13 août 2017 – 19e dimanche du temps ordinaire – Mt 14, 22-33

« N’ayez pas peur ! », combien de vieux généraux ont entonné cet air là pour stimuler leurs troupes juvéniles au combat ? Mais aussi, combien de pères, de mères l’ont repris pour encourager leur enfant ? Combien de fois nous sommes nous murmuré cette injonction pour desserrer l’étreinte de l’angoisse ? Une même injonction, mais des situations antinomiques ; d’un côté la mort encourue, de l’autre la vie sauvegardée.
Dans le Premier Testament, cette injonction accompagne souvent le rappel de la fidélité, de la présence, de la protection de Dieu et bien souvent en des temps difficiles, voire incertains ; les rédacteurs attribuent cette formule à l’homme ou à Dieu : « Je ne crains aucun mal car tu es avec moi"» (Ps 23,4), « Dieu est pour moi, je n’ai pas peur » (Ps 118,6). Elle dit aussi la proximité extrême, avec parfois des accents de tendresse : « Ne crains pas Abraham, je suis ton bouclier. » (Gn 15,1) Elle manifeste aussi l’écart, cet écart inscrit dans l’histoire, sans lequel l’homme ne pourrait exister devant son Créateur : « Et il dit : "Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob." Alors Moïse se voila la face, car il craignait de fixer son regard sur Dieu. » (Ex 3,6)
Dans le Deuxième Testament, si la peur est évoquée et dans des circonstances semblables à celles du Premier, il y a une insistance sur les miracles et sur le rapport entre la foi et la vie communautaire. La validité d’une profession de foi doit être manifestée, validée, par l’action : « L’Église était en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie, s’édifiant et marchant dans la crainte du Seigneur, et elle s’accroissait par l’assistance du Saint-Esprit. » (Ac 9,3) Ainsi, l’agir est essentiel dans la constitution de communautés de foi en extension. Quand elle est « crainte de Dieu » – au sens de respect, de profession de foi –, elle est aussi signe d’inclusion, d’appartenance : « Paul se leva, et, ayant fait signe de la main, il dit : "Hommes Israélites, et vous qui craignez Dieu, écoutez !" » (Ac 13,16) En Lc 18.2, Jésus évoque par une double négation la situation inverse : « Il dit : "Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait point Dieu et qui n'avait d'égard pour personne." » Ainsi, ne pas avoir d’égard pour les hommes, c’est ne pas en avoir pour le Créateur.

Ici, Jésus force des disciples à monter sur une barque. En fait, il les oblige à expérimenter la performativité de sa Parole. Pris dans une tempête, ils ont peur et Jésus leur lance cette interpellation : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » Nous pourrions en rester là et faire, comme tant d’autres, l’apologie du courage. Or, c’est de confiance en la puissance d’une parole dont il est question et de confiance en celui qui profère cette parole. Jésus, dans le mouvement du Premier Testament, s’inscrit dans la geste du Dieu créateur : sa parole accède à la performativité la plus haute aux yeux des disciples puisqu’elle les sauve. Il veut conduire ses disciples à cette même qualité de parole et c’est à cela que nous sommes, à chaque instant, convoqués. Et cela change la donne. Nous pourrions penser qu’il s’agit de croire qu’au-delà de la peur, de l’angoisse – comme dans la peur et dans l’angoisse – Dieu est là. Sauf qu’en l’occurrence, Jésus, dans l’histoire, est une personne qui agit et qui parle. Il nous revient alors de croire non seulement en la Parole/Action, mais de la décliner en paroles/actions multiples et salvifiques ! Que devient le monde quand de telles paroles/actions sont aussi nombreuses que les étoiles dans le ciel et les grains de sables sur les berges ? Ce récit n’agit pas comme un antidote à la violence de la nature, des événements ; il indique une voie de participation pleinement humaine à la création, une inscription du côté de la vie.
Ainsi, ce « N’ayez pas peur ! », qui accompagne l’action de Jésus en faveur des disciples pris dans la tourmente est une parole vraie et c’est pour cela qu’elle les sauve de la mort. Son « N’ayez pas peur ! » est toute sa tendresse, comme le voile qui nous cache et la main qui nous caresse. « De peur, il n’y en a pas dans l’amour, mais le parfait amour jette dehors la peur, car la peur implique un châtiment et celui qui a peur n’est pas accompli dans l’amour. » (1 Jn 4,18) Le « parfait amour » est une affirmation forte qui ne vaut que si nous acceptons qu’elle ne vient que de Lui et de Lui seul qui est toute la Parole. C’est à ce prix qu’elle échappe à la crainte et à l’illusion. C’est de cela dont il est question aujourd’hui.


Paule Zellitch

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