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Prier avec son cœur, la joie retrouvée, Catherine Aubin

Anne SOUPA

Prier avec son cœur, la joie retrouvée, Catherine Aubin, Salvator, octobre 2017, 133 p., 14, 90€

Mes rapports avec le livre de Catherine Aubin n’ont pas très bien commencé : pourquoi, dans le préambule et l’introduction, aborder le sujet de la prière du cœur avec ces présupposés sur la joie ? Où l’auteur veut-elle en venir ? Et pourquoi décider que nous aurions perdu la joie et que nous aurions besoin de la retrouver ? Et puis, j’ai avancé d’une poignée de pages, jusqu’à éprouver, au détour d’une phrase, la délicatesse d’une observation, la finesse d’une suggestion. Le déclic est venu avec ce maître mot, prononcé p. 27 : la joie est d’être « avec ». Confirmé par la citation attribuée à Dieu au baptême de Jésus : « Celui-ci est mon Fils Bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma joie. » Alors, j’ai commencé à comprendre la force de la joie comme explication du lien entre les personnes divines. Et de fil en aiguille, j’ai retissé la toile de fond de ce monde de l’esprit que Catherine Aubin expose à ses lecteurs. Comme s’il fallait d’abord se réapproprier un paysage, des notions, des expériences, avant de pouvoir les entendre de quelqu’un. Je me suis alors mise à lire pour de vrai, et à savourer à leur juste valeur les suggestions de l’auteur.

Car les pages de ce livre invitent à regarder ce que peu de gens observent : l’infiniment petit, de nos émois, de nos sentiments, de nos réactions diverses. Et surtout, son originalité est de poser, dans la foi, que cet infiniment petit est l’infiniment grand, l’ample matière des modalités de la présence de Dieu en nous. Catherine Aubin définit clairement cet essentiel : il est d’être constamment présent à ce qui advient : « Une pratique spirituelle simple mais radicale consiste à accepter ce qui survient dans le présent en soi et en dehors. » De cette orientation principielle de la vie spirituelle découlent des comportements précis : bien respirer, afin que le corps soit en symbiose avec le monde, développer une fine attention à l’existence, à son sens, savoir le pouvoir de transformation contenu dans ces dispositions. Une fois exposé ce principe initial, Catherine Aubin accompagne vraiment celui qui désire prier avec son cœur, du plus profond de lui-même. Elle analyse les freins, en particulier la peur, la terrible peur, tenace, multiforme, qui nous enserre si souvent et fait perdre la joie. Elle aborde ensuite le risque de l’oubli, que la Bible pointe comme l’obstacle majeur : « Souviens-toi, Israël », martèle le Livre du Deutéronome. Catherine Aubin met enfin le projecteur sur les multiples manières de cultiver la joie : la force, le courage, la bénédiction et la gratitude, le chant et l’allégresse.

Devant un parcours aussi lumineux, à l’anthropologie si affichée, d’apparence si simple, le lecteur aurait envie de se dire que tout ira bien pour lui. En réalité, nos vies sont mues par des forces complexes qui ne peuvent que dépasser l’objet de cet ouvrage. Chacun de nous a son histoire, avec son lot d’obstacles, de carences, qui font que la vie spirituelle est à chaque fois la résultante la meilleure, ou la seule possible, d’une histoire particulière. La plainte, répétée, obstinée, l’erreur, et parfois même l’errance ou le chaos, font le voyage avec nous…. C’est avec tout cela que doit composer le parcours décrit par l’auteur. Peut-être cela aurait-il pu être davantage souligné. Mais la force de sa proposition n’en demeure pas moins évidente : elle est, d’une part de reconnaître humblement nos limites, d’autre part de dessiner une épure très nette de ce à quoi nous sommes appelés : la joie, que confère la disponibilité à l’instant. C’est là que réside, me semble-t-il, l’intérêt de ce parcours, tracé d’une main très sûre, solidement ancré sur la Bible et les grands spirituels de la tradition. L’auteur, religieuse dominicaine, collaboratrice du supplément Donne, Chiesa, Mondo, de LOsservatore Romano, mais aussi théologienne et psychologue, connaît bien les grands auteurs de sa famille, comme saint Dominique, Maître Eckhart, Catherine de Sienne, mais aussi saint Augustin ou François d’Assise, et des figures plus contemporaines, comme Madeleine Delbrêl ou Jocelyne Khoueiry, chrétienne maronite. Cette familiarité réconforte le lecteur et renforce encore le propos.

Catherine Aubin a le talent de donner à chaque mot du poids et de la présence. Cela fait de son livre un vrai livre « de chevet ». Dans le plan d’une église, le chevet désigne l’endroit où le Christ en croix a déposé sa tête. C’est le lieu de l’aboutissement, de la remise de soi au Père. Et pour notre vie spirituelle, c’est la destination ultime, celle à laquelle nous espérons arriver un jour.


Anne Soupa

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