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Pourquoi tant d’opposition au pape François ?

Enzo BIANCHI
Enzo Bianchi © Public Domain

Pourquoi tant d’opposition au pape François ?

De nombreux conflits sont présents dans l’Église, ils éclatent parfois dans les mass media et les réseaux sociaux. L’opposition à l’encontre de François suscite de l’inquiétude. Si la véritable urgence pour chaque Église, pour chaque communauté et pour chaque chrétien est la conversion à l’Évangile qui est Jésus-Christ, à Jésus-Christ qui est l’Évangile, de cette conversion doivent découler des comportements, des habitudes, des postures inspirées et modelées selon l’Évangile. D’après la vision que j’ai acquise de l’Église italienne – en tant qu’observateur participatif et attentif, favorisé par une certaine marginalité, mais admis à faire des « incursions » ou des missions vécues dans les divers diocèses du nord au sud, prêchant la Parole à des prêtres et à tant de baptisés qui tentent de vivre le christianisme – je pense que ce qui est urgent, c’est surtout une convergence, la formation d’une opinion publique ecclésiale animée par une volonté de communion. Aujourd’hui l’église italienne souffre, par-dessus tout, de ce manque de communion.

Si nous voulons dire la vérité sans la cacher, nous devons avouer que dans l’Église sont présents de nombreux conflits : entre des visions de la place de l’Église dans la compagnie des hommes, entre des stratégies pastorales, entre des modalités différentes d’interprétations de la foi, de concevoir la liturgie. Des conflits qui éclatent parfois dans les mass media et les réseaux sociaux, où le langage est guerre, mais également des conflits plus calmes, qui peinent à émerger mais qui creusent de profonds sillons distançant des groupes chrétiens entre eux, voire les conduisant à l’indifférence. Et, dans certains cas, ils en viennent au mépris des uns pour les autres.

Ceci n’est pas une lecture catastrophique ou pessimiste, mais il s’agit de constater qu’une telle situation contredit fortement la mission que l’on voudrait entreprendre de manière féconde dans une humanité souvent indifférente au christianisme. Déjà, cet état de choses est en train d’user de nombreux croyants, les menant à désaffecter le tissu ecclésial. Déjà Pie XII, en 1950, regrettait le manque d’opinion publique dans l’Église, mais au cours des dernières décennies la graine que le Concile avait plantée et qui était devenue un germe a été étouffée. N’oublions pas que l’Action Catholique a été « réduite au silence » pendant une décennie, que les laïques catholiques engagés dans la polis ont été écartés de tout mandat – parfois assumé, à leur place, par une autorité épiscopale –, qu’une censure a sévi, interdisant la parole dans l’Église à des témoins fidèles à l’Évangile et à l’Église même (citons pour exemple le petit frère Arturo Paoli, désormais ancien), qui en étaient venus à avoir peur d’une expression de la Lettre aux Hébreux qui demande aux disciples de Jésus d’être des « chrétiens adultes ». Des années de critiques féroces envers des hommes d’Église, dont il arrivait même que l’on doute de la fermeté de la foi et de l’orthodoxie de leur doctrine.

Avec le pape François, la situation a changé. Y compris dans l’Église italienne, nous respirons une nouvelle liberté, nous ne vivons plus dans la crainte des censures auxquelles on ne peut répondre, mais les conflits demeurent. Et certaines discussions semblent plus exacerbées. Personnellement, je m’inquiète de l’opposition croissante envers le pape François : à présent, il y en a qui lui reprochent un magistère incertain et ambigu, voire de seconder l’hérésie. Ceci se produit « dans l’Église », entre des croyants catholiques qui pas plus tard qu’hier étaient profondément respectueux du Pape. Que s’est-il passé pour qu’une telle contestation soit devenue possible ? Le pape François n’a rien changé de la doctrine : c’est un homme dans la plus franche tradition catholique qui, sur de nombreux sujets, partage des positions communes avec les conservateurs. Pourquoi, alors, tant d'âpreté de la part de certains et une sourde opposition de beaucoup d'autres ?

En vérité, même en me confrontant avec ceux qui le contestent, je n’ai trouvé qu’une seule réponse : ce n’est pas la doctrine, ni la foi, mais sa simplicité dépourvue d’attitudes hiératiques, sa manière d’échapper aux images somptueuses du pape, son style confiant qui embrasse, touche, prend les gens dans ses bras sans vouloir affirmer le caractère sacré de sa personne, qui déclenche une sorte de crainte qu’un évêque a exprimée dans ces termes : « Jour après jour, il démonte tout le pontificat romain ! »

Mais je crois qu’il y a encore une autre raison : celle de son magistère qui met à la première place l’Évangile exigeant de Jésus, cette annonce dont les premiers destinataires, de plein droit, sont les pauvres ; sa sollicitude envers les migrants, les persécutés, les miséreux sur qui il porte son regard paternel, en priorité par rapport à d’autres réalités qui habitent l’enceinte sacrée. D’où l’annonce réitérée de la miséricorde, une demande pressante qui scandalise : si, en effet, il y a amour gratuit de Dieu, comment pourra-t-on faire comprendre aux gens que Dieu veut des comportements de justice, de réconciliation et de paix ? S’il n’y a pas la crainte de la peine et du châtiment, que feront les gens de leur propre liberté ? C’est ainsi que nous retrouvons, dans les propos de catholiques divers des expressions de dissentiment envers le Pape qui, naguère, étaient simplement inimaginables.

Enfin, c’est également dans le cadre de ces conflits de l’Église, sous-estimés, hélas, par beaucoup, qu’il convient d’inclure la position de ces réactionnaires qui font de l’ancienne liturgie leur cheval de bataille. Benoît XVI, faisant preuve de grande miséricorde et ayant à cœur la concorde ecclésiale, avait déjà autorisé, il y a dix ans, la possibilité de célébrer dans le rite préconciliaire. Mais, en réalité, le conflit n’a fait que s’enflammer davantage. D’une part, nous avons des prêtres qui refusent de célébrer en suivant le rite ancien –qui, conformément aux normes en vigueur, est un « rite extraordinaire » pleinement licite – voire qui se moquent des catholiques qui lui sont affects. Cette attitude n’est pas faite pour aider la paix ecclésiale : le rite à présent « extraordinaire » a été, des siècles durant, le rite de l’Église catholique latine, qui a fécondé la foi de générations de fidèles, y compris la mienne. Donc, ce n’est pas le fait d’être ridiculisé qui privera certains fidèles catholiques encore aujourd’hui de leur capacité de constituer la célébration eucharistique.

Par ailleurs, au lieu d’accueillir le don de Benoit XVI et de le vivre dans la gratitude envers l’Église, on continue de s’affirmer « contre » le nouveau rite de Paul VI jugé « protestantisé », appauvri et déviant. Non, il n’est pas salutaire de continuer de la sorte. Une intervention autoritaire serait souhaitable : la recherche de l’adhésion à quelques affirmations conciliaires ne sert à rien (il y a tellement de décrets des conciles du passé dont nous ne tenons plus compte aujourd’hui…), il est plutôt permis que l’usage du rite de Pie V soit pratiqué par les fidèles qui y sont attachés et le vivent sérieusement, pour des raisons de foi et non de folklore ou de culture identitaire. Mais, en même temps, il est demandé à ceux qui le pratiquent de confesser qu’il y a une unique eucharistie dans l’Église catholique. Et que, si les formes des célébrations sont au nombre de deux, elles ne doivent pas se faire de concurrence, comme si elles étaient des produits sur les étals d’un marché.

Quel sens peut avoir, par exemple, la démarche des évêques et des éminences qui célèbrent selon l’ancien rite, comme s’ils devaient promouvoir un produit, et qui déclarent que le « rite extraordinaire » doit prévaloir et faire disparaître le rite ordinaire voulu et décidé par un concile et deux papes, Jean XXIII et Paul VI ? Ce qui est demandé, par conséquent, c’est le respect et la reconnaissance mutuelle : c’est à cette seule condition qu’il y aura la paix dans l’Église. Autrement, nous continuerons à nous faire beaucoup de mal, tout seuls !

L’Église doit reconnaître la liberté allant de pair avec la confiance dans les frères et sœurs qui vivent la communauté. Il n’y a que cette communion, et non d’autres signes, fussent-ils miraculeux, qui pourra éveiller la foi chez ceux qui verront les chrétiens comme des disciples de Jésus (Gv 13,35) : seul l’amour fraternel et la concorde ecclésiale racontent et rendent témoignage de l’Évangile de Jésus-Christ.

Famiglia christiana – 04/12/2017

Traduction : Christina Moreira

http://www.famigliacristiana.it/articolo/enzo-bianchi-perche-tanta-oppos...

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