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Penser le laïcat

Anne SOUPA
Célébration
Claude Truong-Ngoc @ Wikimedia Commons

 

Penser le laïcat ! On parle volontiers des laïcs, mais comment les définir et quelle place leur reconnaît le Magistère ? Cet article sans concession montre que tant que n’existera pas une vraie « pensée du laïcat », les laïcs n’existeront que par soustraction des prêtres, comme leurs simples supplétifs. Or cette « non identité » du laïc est pour lui une injure. C’est pourquoi la CCBF ne parle que de « baptisés ».

Qui sont les laïcs ?

En quels termes, dans quels contextes, sur quels appuis sacramentels les « fidèles laïcs du Christ » pensent-ils leur identité ? À la manière des membres d’une famille, comment définissent-ils leur place, leur rôle, le degré de leur intégration ? Quel est leur rapport au sacré, à la loi, à la transcendance ? Quel est enfin leur passé, leur présent, et comment se projettent-ils dans l’avenir ?

Si l’on cherche à donner ces repères aux laïcs, on constate assez vite que les réponses manquent, ou qu’elles sont sujettes à des appréciations contrastées, donc compliquées à interpréter. Si incertaines que l’on peut légitimement se demander s’il est possible aujourd’hui de répondre à la question posée…

En effet, dans l’Église, depuis un bon millénaire et demi, le laïc est en tension avec le clerc. Le clerc, qui reçoit le sacrement de l’Ordre, est l’homme qui est à la tâche dans l’institution, par le moyen des sacrements. En outre, depuis la réforme grégorienne (11-12e siècles), il assure toute responsabilité de gouvernement, de sanctification et d’enseignement (ce sont les trois charges ou «munera»). Les clercs sont les « piliers de l’Église » alors que les laïcs, bénéficiaires de l’action évangélisatrice des clercs, sont en charge de l’évangélisation du monde.

Mais la clarté de ce partage est aujourd’hui brouillée. Vatican II a revitalisé la notion d’Église peuple de Dieu. Mais en encourageant vivement la formation et la prise de responsabilité des laïcs à l’intérieur même de l’Église, il n’a pu qu’engendrer une crise, dont on mesurera l’ampleur à partir de cette définition donnée par Jean-Paul II : les laïcs sont « l’ensemble des chrétiens qui ne sont pas membres de l’ordre sacré et de l’état religieux reconnu par l’Église » (Christi Fideles laïci, 9, 1998). Aïe ! Comment ceux « qui ne sont pas » peuvent-ils se penser autrement que par soustraction de « ceux qui sont » ? Devant le don de soi pour la vie entière qu’offre l’engagement du prêtre au célibat, à la pauvreté et à l’obéissance, comment estimer sans comparer l’état de vie du laïc, un état « commun », fait d’une négociation sans cesse ouverte en face de ses proches et… de son agenda ? Comment ne pas se penser, consciemment ou non, comme un clerc au petit pied, aimanté par la figure de référence qui lui sert de miroir ?

Certes, il est affirmé que le sacerdoce ministériel a sa finalité essentielle dans le sacerdoce royal de tous les fidèles et est orienté vers celui-ci (Lumen Gentium 10). Le frère Yves Congar dit d’ailleurs dans une formule puissante que « le peuple est le plérôme de la hiérarchie » (Jalons pour une théologie du laïcat, p. 642. Coll. Unam Sanctam, Cerf, 1952). Certes, le pape François a rappelé que « les laïcs sont les protagonistes de l’Église et du monde ; nous sommes appelés à les servir, non à nous servir d’eux » (Lettre au cardinal Ouellet, 2016). Certes, on dit volontiers que la tête (le clergé) ne peut rien sans les membres (laïcs). Il n’empêche que le laïc engagé dans l’Église n’a pour se penser que le modèle du clerc, un modèle qui n’est pas celui qu’il a choisi, mais qui reste « la » référence. Tel est le premier malaise.

Différence de nature, non de degré

Le malaise est amplifié par la réaffirmation appuyée de la différence « de nature et non de degré » (Christi fideles laïci, 23) » entre le clerc et le laïc, ce qu’explicite le canon 230 du Code de droit canonique : « Là où les nécessités de l’Église le conseillent, et à défaut de ministres sacrés, des laïcs peuvent, même sans être lecteurs ou acolytes, remplir en suppléance telle ou telle de leurs fonctions : ministère de la parole, présidence des prières liturgiques, administration du Baptême, distribution de la Sainte Communion, suivant les normes du droit. » Et Jean-Paul II d’ajouter : « Il faut remarquer toutefois que l’exercice d’une telle fonction ne fait pas du fidèle laïc un pasteur (en italique dans le texte) : en réalité, ce qui constitue le ministère, ce n’est par l’activité en elle-même, mais l’ordination sacramentelle. Seul le sacrement de l’Ordre confère au ministre ordonné une participation particulière à la fonction du Christ Chef et Pasteur et à son sacerdoce éternel. »

Distinction qui questionne… Ne fait-elle pas du sacrement un « en soi » déconnecté du récipiendaire, alors que le Nouveau Testament, lui, part des charismes des personnes pour définir ensuite des fonctions ? (Ephésiens 4, 11) N’invite-t-elle pas, alors, à inventer une ordination particulière qui permette à ceux des laïcs pourvus de charismes pastoraux de jouir de la plénitude de la fonction pastorale ? De plus, la discussion est vive sur le sens à donner à la formule « in persona Christi » associée au sacrement de l’Ordre. Le frère Dominique Marliangeas a montré que cette dernière n’était jamais appliquée au sacerdoce ordonné avant Pierre Lombard (12e siècle), et qu’une confusion de la Vulgate sur la traduction de 2 Corinthiens 2, 10 a transformé « en présence du Christ » en « en tenant le rôle du Christ » (B.D. Marliangeas, Clés pour une théologie du ministère. In persona Christi, in persona Ecclesiae, coll. Théologie historique 51, 1978, cité par André de Halleux, Ministère et sacerdoce, Revue Théologique de Louvain, 1987, p. 429). Peut-on fonder une distinction aussi radicale entre prêtres et laïcs sur des appuis scripturaires fragiles ?

Les laïcs face à la pénurie des clercs

Sur l’élan donné à Vatican II vient se greffer une double réalité qui obscurcit encore la définition du laïcat. La décrue constante depuis soixante ans des vocations presbytérales (100 prêtres environ par an ordonnés en France, 60 en Suisse, 10 en Belgique) obère l’avenir, celui du presbytérat et par ricochet celui du laïcat. Quel diagnostic poser ? Crise passagère, comme le laisse deviner ce propos de Mgr Barbarin : « Pourrons-nous tenir jusqu’à la relève ? » Ou signe des temps, qui appelle des changements dans la discipline de l’Église ? Les laïcs doivent-ils se préparer à s’investir davantage, comme en Amérique du Sud, mais aussi en Europe, en France, par exemple, où de petites communautés lisent l’Évangile, célèbrent la Parole ou partagent le pain ? Ne faudrait-il pas, en particulier, les susciter davantage dans le monde rural où il n’y a plus de clergé ?

La seconde réalité à prendre en compte est la très grande hétérogénéité du laïcat. Certes, la définition de Lumen Gentium rappelle son « caractère séculier » (Lumen Gentium, 31), valable pour tous. Mais il faut d’abord tenir compte du fait que la grande majorité des fidèles vivent leur foi dans une totale discrétion, au travail, en famille, dans leur vie associative. Et parmi ceux qui sont engagés, de grandes différences existent. Certains ensembles paroissiaux menés par une « Équipe d’animation pastorale » sont co-animés par des laïcs accompagnés, parfois à distance, d’un prêtre modérateur. Des laïcs célèbrent des funérailles, d’autres, sur délégation, baptisent. En certaines paroisses « expérimentales », comme Saint Merry à Paris, ils co-animent en profondeur la vie liturgique. À l’inverse, ailleurs, on refusera à des femmes de distribuer la communion ou de lire les lectures… Enfin, selon les diocèses, les contenus des « Lettres de mission » données aux laïcs peuvent différer de beaucoup.

Par ailleurs, la raréfaction des prêtres s’accompagne, en France surtout, depuis une quinzaine d’années, d’un mouvement de re-cléricalisation qui remet en question des fonctions exercées jusque-là par des laïcs (ainsi, le porte parolat de la Conférence des évêques, en France, est redevenu une fonction cléricale). Les tensions se cristallisent autour de la question du pouvoir (il est entendu que tout pouvoir dans l’Église est un service, mais le fait est qu’il faut tout de même savoir qui prend les décisions), que les prêtres entendent assumer et que les laïcs, parfois mieux formés, ne veulent plus accepter, au risque de reconstituer… un cléricalisme laïc. Le déséquilibre est évident quand on sait que sans les laïcs, la « maison Église » aujourd’hui ne « tournerait » plus. Avenir incertain, identité variable, instrumentalisation, re-cléricalisation, autant de malaises supplémentaires.

La référence à l’histoire interroge

Pour compliquer encore la donne, la référence à l’histoire interroge, elle aussi. En effet, au temps de Jésus, le « laïc » d’aujourd’hui n’existait pas. Le terme qui sillonne l’Écriture est celui de « laïos », peuple, et plus précisément « peuple consacré ». C’est le baptême qui était le signe nécessaire et suffisant de l’authentification chrétienne (André Faivre, Les laïcs aux origines de l’Église, Le Centurion, 1984). Et s’il n’y avait qu’une évidence à rappeler au sujet des origines, ce serait la très vive contestation par Jésus du système clérical du Temple de Jérusalem. Qui dit sacrifice dit impureté du peuple, et sacralisation des intermédiaires, les prêtres. Or Jésus, dénonçant le culte des lèvres, la vanité des sacrifices et les prescriptions accablantes des prêtres, en faisant fi des règles de pureté et d’impureté (la femme aux pertes de sang, la Samaritaine), a mis à bas ce système.

Pourtant vers le milieu du 3e siècle, l’Église a distingué le peuple d’une catégorie particulière, comportant l’« épiscope » (surveillant), puis le « cléros », qui remplaçait le « presbyteros » des communautés primitives, l’« ancien » chargé de veiller à sa bonne marche, qui était un homme sûr, pris du milieu du peuple pour sa prudence et sa sagesse. Le reste du peuple est alors devenu « laïcos ». Très vraisemblablement, la complexité et le désordre liés à la gestion d’une Église en très forte croissance ont poussé à adopter une organisation plus stricte. Mais ce faisant, l’Église n’est-elle pas revenue, malgré elle, à la conception vétéro-testamentaire d’un clergé intermédiaire, sacralisé, « sacerdotalisé », et fatalement poussé à frayer avec le pouvoir qui en découlait ? Ne perdait-elle pas cette intuition première, celle de prendre les charismes au milieu du peuple sans imposer ni consécration ni état de vie ? Le prêtre, figure totalement absente du Nouveau Testament (à part… le Grand-Prêtre condamnant Jésus pour blasphème), devenait le centre du dispositif ecclésial. Revenait-on à une religion « classique », au détriment du « style de vie » fondé sur la foi, que proposait Jésus ? Ce bref rappel des origines montre que l’Église, qui évolue plus qu’on ne le dit souvent, aurait de sérieux fondements scripturaires pour repenser en profondeur sa structure institutionnelle.

La Conférence des baptisés

De ces rapides constats, je déduis que le laïcat, mouvant, mal défini, sans identité claire, est « impensable » aujourd’hui. Il ne le devient que s’il se pense à partir de ce peuple unique de baptisés que Jésus a invité à instituer. Pour Jésus, le peuple de Dieu est Un. Et ce qui fait l’unité du peuple de Dieu, c’est le baptême. Préférer le terme de « baptisés » à celui de « laïcs », c’est un choix qui dit « non » aux clivages, car aujourd’hui ils sont devenus contre productifs. C’est ce qu’a fait, il y a déjà dix ans, la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones (www.baptises.fr), mouvement qui rassemble des laïcs, des prêtres, des religieux et des diacres.

Le pape François a d’ailleurs vigoureusement dénoncé un cléricalisme qui fait presque oublier le baptême au profit de l’Ordre : « Personne n’a été baptisé prêtre ni évêque. » Et le pape de poursuivre : « Telles sont les situations que le cléricalisme ne peut voir, car il est plus préoccupé par le fait de dominer les espaces que de générer des processus. Nous devons par conséquent reconnaître que le laïc, par sa réalité, par son identité, parce qu’il est immergé dans le cœur de la vie sociale, publique et politique, parce qu’il appartient à des formes culturelles qui se génèrent constamment, a besoin de nouvelles formes d’organisation et de célébration de la foi. Les rythmes actuels sont si différents (je ne dis pas meilleurs ou pires) de ceux que l’on vivait il y a trente ans ! "Cela demande d’imaginer des espaces de prière et de communion avec des caractéristiques innovantes, plus attirantes et significatives pour les populations urbaines." (Evangelii Gaudium 73). » (Lettre au cardinal Ouellet, 2016)

Générer des processus…

Inventer des formes nouvelles d’organisation et de célébration de la foi est un projet enthousiasmant. Il ne peut se déployer qu’à partir d’un baptême revalorisé, exploré jusqu’à son message central, qui est celui d’une promesse, celle de la présence de Dieu aux côtés du baptisé, pour une mission qui dure toute la vie.

Une fois posé ce principe, beaucoup de champs sont à labourer. D’abord, celui de la spiritualité. Le baptême ne peut se fonder que sur le mystère pascal, dans une offrande de soi (Romains 12, 1) fondée sur le bon usage du monde. Pardonner au jour le jour, construire le Royaume, savoir que l’on est aimé à en mourir, et donner ce que l’on a reçu… Sur cette spiritualité doivent ensuite s’édifier un ou plusieurs types d’engagements, souples, modulables, de durée limitée, car c’est ainsi que les gens, aujourd’hui, vivent. Faut-il imaginer un « service d’Église », à l’image d’un service civique ? Faut-il le rémunérer ou tenir à ce qu’il soit gratuit ?

La question de la gouvernance

Vient ensuite la question de la gouvernance. L’exemple du Synode sur la famille en est l’illustration. Comment l’opinion peut-elle comprendre que seuls les évêques votent sur des questions familiales alors que les conséquences sont pour tous ? Le baptisé devrait pouvoir, s’il en a la compétence, gouverner, sanctifier, enseigner dans son Église. « Penser le laïcat » implique de reconnaître sa responsabilité. Les sacrements, eux non plus, pourraient ne pas rester la conséquence du sacrement de l’Ordre. Autrefois, les abbesses confessaient (Hildegarde de Bingen, par exemple), les baptisés donnaient le sacrement des malades (Jean Rigal, L’Église à l’épreuve de ce temps, p. 88-93, Cerf, 2007). Pourquoi ne pas s’en souvenir ?

Le frère Yves Congar rapportait ce mot d’esprit. Un prêtre, voulant expliquer la position du laïc dans l’Église, disait : la position du laïc est double. Il se met à genoux devant l’autel, c’est sa première position, il est assis en face de la chaire, c’est sa seconde position. Enfin, il y en a une troisième : il met la main à son porte-monnaie (Jalons pour une théologie du laïcat, p. 7). Bien sûr, ce propos date d’avant le Concile. Mais il dit bien la situation « bancale » du laïcat, qui n’existe que par soustraction. Il n’y aura d’avenir pour lui que dans sa reconsidération « ontologique ». Celle-ci passe par un retour à l’unicité foncière du peuple de Dieu, voulue par Jésus. Que le ministère presbytéral, en l’état actuel, ne parvienne pas à le traduire, c’est un fait ; mais il faut parier qu’il gagnerait aussi à ce retour, car pour lui aussi, le cléricalisme est un venin. Il se recentrerait ainsi sur ce qui le caractérise le plus, l’eucharistie et le pardon. Ce serait le signe incontestable de la royauté paradoxale du Christ pauvre, offert pour le salut du monde.

Anne Soupa – 1er juin 2018
https://revue-sources.cath.ch/penser-le-laicat/

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