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Penser l’agir chrétien, dans un monde qui ne l’est plus

René POUJOL
© CC0 Pexels

Patrice de Plunkett et François Huguenin plaident pour un agir chrétien qui éclaire plus qu’il ne dicte sa loi à la société. 

Dans la floraison éditoriale particulièrement riche de ce début d’année 2018, deux ouvrages ont retenu mon attention. Tous deux proposent une réflexion stimulante – et en fait convergente – sur l’agir chrétien, à l’heure où un certain catholicisme français est tenté par le repliement communautariste et identitaire ou l’enkystement sous forme de contre-culture. Les auteurs, Patrice de Plunkett et François Huguenin dont l’ancrage historique personnel est plutôt à droite, ont par ailleurs en commun de nous proposer deux récits de conversion à l’engagement radical sur la ligne de la doctrine sociale de l’Église. Pour faire descendre Dieu du nuage où certains seraient tentés de le tenir en exil. (Patrice de Plunkett, Cathos, ne devenons pas une secte, éd. Salvator, 2018, 160 p. ; François Huguenin, Le pari chrétien, éd. Tallandier, 2018, 224 p.)

Chercher la source, plus que les racines
Avec, par moment, des accents de confession qui forcent le respect, Patrice de Plunkett évoque cette période de sa vie où, venant de la mouvance royaliste puis de la Nouvelle Droite néo-païenne, il a travaillé pour « des journaux cathophiles qui refusaient la doctrine sociale de l’Eglise (…) et prenaient l’écologie pour une succursale du KGB. » Sa conversion, une fois dépassée la tentation intégriste, lui a fait découvrir que le christianisme n’était pas d’abord l’adhésion à des valeurs mais bien la rencontre d’un homme : le Christ. Et que vivre sa foi n’avait de sens qu’au sein d’une communauté, même imparfaite : l’Église.

Une Église qui, pour avoir reçu « la promesse de la vie éternelle » n’est pas, pour autant, figée dans une Tradition qui ne serait que cendres là où elle doit être de feu. Et donc qu’il est vain de s’arcbouter sur la question des racines là où il faut d’abord chercher la source. Il lui plait de citer cette phrase d’Henri de Lubac : « Sur ses fondements éternels, l’Église est un perpétuel chantier. » (Catholicisme, éd. du Cerf, 1983) D’où il conclut : « Si nos opinions s’opposent au renouveau de l’Église, il faut ou quitter l’Église ou quitter nos opinions. » L’allusion est plus qu’évidente à ce catholicisme bourgeois, bergogliosceptique, tenté de « réduire (la) foi à une spiritualité pour se donner le droit, dans tous les autres domaines, de continuer à penser non avec l’Église mais avec (leur) milieu, au nom – bien sûr – de l’autonomie des choses terrestres ». Et cela pour mieux « refuser d’appliquer l’Évangile là où l’argent est en jeu ».

Le libéral-conservatisme n’est pas chrétien
Patrice de Plunkett rappelle à ses frères catholiques que c’est dans une parfaite continuité avec ses prédécesseurs Jean-Paul II et Benoît XVI que le pape François pourfend le libéralisme, non « comme liberté d’entreprendre (ou) refus de l’étatisme (mais) comme idéologie qui soumet la vie à l’économie et l’économie à la finance dérégulée ». De sorte que l’argent est devenu l’idole de ce temps et que « cette idolâtrie produit des effets sociétaux dont beaucoup de catholiques français s’alarment mais sans en voir l’origine ».

C’est l’essence même de ce libéral-conservatisme totalement paradoxal qui condamne, au nom d’une certaine morale, des évolutions sociétales (PMA, GPA…) générées par un système économique dont il se fait par ailleurs l’ardent défenseur.

Et pour enfoncer encore un peu plus le clou il note que c’est ainsi qu’à la dernière présidentielle, « l’ultralibéral Fillon qui pense à l’opposé du pape s’est trouvé proclamé archétype du catholicisme ». Parce qu’il incarnait une volonté de revanche sur la loi Taubira. Quelle autre urgence pour des chrétiens, interroge de Plunkett, qu’annoncer l’Évangile ? Or « évangéliser n’est pas crier qu’on ne lâche rien » ! 

Aujourd’hui, dénonce-t-il, on assiste à une OPA de certains partis politiques sur les catholiques. Et s’il ne cite ni Laurent Wauquiez, ni Marine le Pen, ni sa nièce Marion Maréchal le Pen, il n’interdit pas au lecteur de laisser affleurer ces noms à la lecture de son livre. Un livre qu’il reconnaît avoir écrit précisément pour tenter de conjurer sa crainte que, dans certains milieux catholiques, « cette fronde des libéraux conservateurs ne finisse par se condenser en une sorte d’esprit de secte ». D’où le titre du livre, en forme d’exhortation !

Où situer alors l’agir chrétien ? « Quand il arrive aux gens d’aujourd’hui de s’intéresser au christianisme, ce n’est jamais pour sa morale, écrit-il, brandir celle-ci en clamant qu’elle est non-négociable serait le contraire d’un témoignage. » La clé resterait donc bien le témoignage à propos duquel il écrivait dans les premières pages du livre   « Encore faut-il que notre façon d’être exprime une espérance et qu’elle donne à autrui envie de nous en parler. » Ce que réussissent merveilleusement ces pages !

Agir en chrétien, témoigner en tant que chrétien
Je ne vois rien, dans ce qui précède sur le livre de Patrice de Plunkett, que François Huguenin ne reprenne d’une manière ou d’une autre à son compte. Et d’abord ce sentiment de radicalisation d’une partie de la famille catholique, déjà à l’occasion du débat sur la loi Taubira et plus encore, « de manière hystérique », à la faveur de la présidentielle de 2017. De même souligne-t-il le « trouble » que suscite le pape François chez nombre de fidèles, notamment sur la question des migrants et des réfugiés alors que « nul chrétien ne peut "par principe" refuser d’accueillir l’étranger » même si les modalités de cet accueil restent du ressort légitime des États. Il valide également l’idée que « l’ultra libéralisme n’est pas chrétien » et que c’est à lui que l’on doit ces prétendues « avancées » sociétales aujourd’hui en débat.

Peut-être est-ce sur la question du « témoignage », comme modalité de l’agir chrétien, que l’échange avec Patrice de Plunkett est le plus stimulant. François Huguenin rapporte l’analyse un rien polémique du théologien Louis Bouyer considérant qu’on était passé, en un demi-siècle, d’une Action catholique qui voulait la « conquête », à la simple notion de « témoignage » puis de « présence » qui, selon lui, ressemblait fâcheusement à une forme d’absence… Pour autant il semble s’accorder avec son confrère sur cette idée centrale du témoignage. Reprenant la célèbre distinction de Maritain entre l’agir « en chrétien » et « en tant que chrétien » il écrit : «… à lire l’Évangile, agir en chrétien et témoigner en tant que chrétien est une nécessité pour celui qui se reconnaît comme tel. » Ce qui introduit, néanmoins, une distinction entre action et témoignage et soulève la question, délicate, des « contours » de ce témoignage.

Que César ne se prenne pas pour Dieu… ni les serviteurs de Dieu pour César
Au cœur du livre se trouve posée la double question de savoir si la foi chrétienne est légitime à intervenir dans le débat politique et « en quoi les préceptes chrétiens sont articulables avec une société qui ne l’est pas ou ne l’est plus ». La bonne réponse pourrait se trouver dans une saine lecture du principe de laïcité dont on ne rappellera jamais assez qu’il s’origine dans le précepte évangélique : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Ce qui suppose que César ne se prenne pas pour Dieu et que les serviteurs de Dieu n’ambitionnent pas de se draper de la toge de César. Refus du laïcisme donc, comme « religion de l’antireligion » (Fabrice Hadjadj), mais refus tout aussi radical d’une prétention des catholiques à faire prévaloir leur morale dans la société. François Huguenin écrit en ce sens : « La religion n’a pas à imposer ses normes mais à éclairer le débat. L’Évangile n’a pas vocation à définir la loi positive des États mais à éclairer les questions de principe que se posent les hommes et les sociétés. »

À titre personnel :  Le chrétien doit donc tenir une ligne de crête, en évitant de basculer vers deux écueils : le ralliement sans condition aux positions du monde, sous prétexte de le rejoindre dans ses préoccupations ; l’accusation et la condamnation des personnes, signe d’enfermement et de dureté de cœur. Ou, pour le dire autrement, l’abandon de la vérité ou le refus de la miséricorde. » Belle formulation qui renvoie l’auteur, là encore, à devoir définir les contours de « la vérité » dont il reconnaît par ailleurs qu’elle est d’abord une quête commune à tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur croyance, puisque Dieu en a placé la soif en tout homme. Et donc que la définition du Bien commun comme finalité du combat politique – même si l’expression est contestée par certains – suppose la loyauté et la générosité de l’échange entre tous les citoyens.

Dialoguer avec le monde sans chercher à imposer ses normes
Et pour préciser encore plus les choses, Huguenin écrit : « Les chrétiens ont à mener un dialogue avec le monde sans vouloir imposer leurs normes, mais en essayant d’œuvrer, par ce qu’ils sont et ce qu’ils proclament, à la mise en lumière de ce qui est commun dans l’humanité en quête d’un bien. » Voilà qui éclaire pour le passé et pour le présent, nombre de nos débats de société. Àces chrétiens qui se sentent aujourd’hui minoritaires dans la société française et qui pourraient être tentés de se réfugier, pour préserver leur pureté, dans une forme d’opposition radicale à des projets gouvernementaux il conseille : « Il faut dépasser l’horizon parfois très étroit de la loi : il faut envisager de la combattre quand c’est le moment, de peser sur son élaboration quand c’est possible, et surtout savoir que la loi positive n’est pas tout, qu’elle est parfois impossible à récuser, mais que tant que la liberté est possible, la parole et l’action le sont aussi. » Et plus loin : « Il est important de ne pas absolutiser une sorte de non possumus qui condamnerait les chrétiens à n’être plus acteurs de ce monde, à s’enfermer dans la critique stérile, à se couper de leurs frères en humanité. »

Deux livres courageux et stimulants, dont la lecture exige que l’on prenne le temps de se poser. D’où la publication un peu tardive de ce billet. Dans la présentation qu’elle fait sur son blogue, des deux ouvrages, pour les lecteurs de la Croix, ma consœur Isabelle de Gaulmyn souligne la convergence des deux démarches sur une pensée… très pape François. L’observation est pertinente. Mais cela suppose donc qu’on accepte de se laisser interpeler par la totalité du propos de Laudato si’ en termes d’écologie intégrale. Ce qui ne se vérifie pas toujours dans le monde catholique, qu’il soit plutôt traditionnel ou à l’inverse progressiste. Se laisser interpeller, accepter l’échange et le débat pour vérifier, au moins, les points de convergence, voilà ce que l’on peut souhaiter pour notre Église et que servent ces deux livres. Le pire étant parfois, ici ou là, de refuser la rencontre de l’autre, de peur de se rendre compte qu’en fait on a beaucoup de points d’accord avec lui, malgré des divergences idéologiques auxquelles on reste d’autant plus attaché qu’elles nous rassurent, comme marqueurs d’identité

 

René Poujol – 26 février 2018

http://www.renepoujol.fr/penser-lagir-chretien-dans-un-monde-qui-ne-lest-plus/

(Cet article a été mis en lien, sur le site de Patrice de Plunkett que je remercie vivement)

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