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Parlons des enfants

Anne SOUPA

Parlons des enfants

On ne parle plus aujourd’hui des enfants à la légère. Plus d’un siècle d’observations attentives ont donné du poids à nos propos. Cependant il reste difficile d’en parler avec objectivité parce que l’enfant est devenu sacré. Il porte à la fois les rêves des parents et leurs erreurs, qui font mal. La conséquence est que, sur la question de l’homoparentalité, les propos s’envolent vite, soit du côté du déni – « toutes les études montrent que les enfants ne posent aucun problème » - soit du côté de l’oracle – « les enfants ne peuvent pas grandir sans un papa et une maman ».

La violence de ces dénis et de ces outrances m’apparaît comme l’un des fardeaux les plus pesants de ceux que soulève ce projet de loi. Voulant débattre et non jeter des anathèmes, j’ai choisi de ne pas me focaliser sur les demandes les plus extrémistes, celles qui subvertissent la différence homme-femme, et de créditer les parents homosexuels de bonne volonté, de réalisme et de souci du bien de l’enfant.

Je voudrais essayer aussi de me placer du point de vue du vécu de l’enfant qui, bien sûr, est à mille lieues du débat d’idées actuel sur l’égalité hétéro-homo. De me placer à sa hauteur, comme le cinéaste qui met la camera à un mètre du sol et filme des chaussures énormes et des jambes interminables, des pots d’échappement agressifs ou, simplement des fleurs minuscules que les adultes ne voient pas.

Bien sûr, un enfant peut tout à fait disposer d’amour et d’une bonne éducation dans une famille homosexuelle. Qu’il soit ardemment désiré est pour lui un gain, à condition, comme en d’autres circonstances, que l’amour ne soit pas possessif. Qu’on lui complique la vie en le privant de ce terrain expérimental primaire de l’altérité que sont un père et une mère est aussi une évidence. « Les enfants construisent eux-mêmes leur altérité », disent certains psychologues. Peut-être, mais à quel prix et au détriment de quoi ?

Cependant, le risque essentiel me paraît être le brouillage de sa filiation. Certes, celle-ci est déjà troublée dans des couples hétérosexuels qui ont recours à un donneur de sperme. Mais il reste un papa et une maman qui n’altèrent pas le travail de l’imaginaire dont l’enfant a besoin pour penser son origine. Que plus tard on lève le voile ou non, pose le problème de la vérité au sein de la famille, mais non celui de l’identité de l’enfant. Par contre, l’enfant (pupille ou enfant légal de l’un des deux membres du couple qui a eu recours à une FIV ou à une gestation pour autrui à l’étranger) qui vit dans une famille homosexuelle ne peut que se demander un jour ou l’autre : « Où est mon papa ? Où est ma maman ? » Où et qui est le tiers qui a rendu possible son existence, l’homme qui a donné son sperme ou la femme qui a donné son utérus ? De fait, c’est le nécessaire imaginaire de l’enfant qui fera le « couple à trois », et non les railleries des opposants au « mariage pour tous » ! Mais pour quel résultat ? L’enfant de trois ou quatre ans peut-il « penser » le géniteur manquant ? (ce qui est déjà ardu, mais encore possible dans les cas d’adoption dans un couple hétérosexuel ou, même, d’adoption par un célibataire.). Car les représentations infantiles sont paradoxales : elles sont à la fois fantasmées (imaginaires) et appuyées sur quelque chose qui est « déjà là », le  socle  biologique  de  la  rencontre  d’un  homme  et  d’une  femme,  même lointains, même absents[i].

L’amour d’un couple homosexuel peut tout à fait fonder une parentalité réelle, féconde, fortifiée par des années de vie commune. Mais il ne rend pas compte d’un engendrement ou même d’une filiation, sauf partielle. Comment ne pas voir que « l’homoparentalité » est, en ce domaine, une construction artificielle ? Je ne peux que donner crédit au pédopsychiatre Pierre Lévy Soussan lorsqu’il qualifie  de  « fausse  monnaie »  les  deux  pères  ou  les  deux  mères,  lorsqu’il regrette que « l’or de la filiation » ait disparu au profit des « mots creux de l’homoparentalité[ii]  ».

Bien sûr, il faut souhaiter que la parole vraie échangée avec l’enfant le sorte de certaines impasses et que l’« histoire de sa naissance » qu’il entendra soit la plus aimante, la plus proche de la vérité possible, mais je crains que ce travail de construction identitaire soit très lourd pour beaucoup d’enfants. Certains risques seraient évités si l’on décidait de donner - dans le cas où l’adoption intervient après une insémination artificielle - le statut moins équivoque de « beau-père » ou de « belle-mère » au conjoint de la mère ou du père légal.

Á ce risque de confusion pour l’enfant s’ajoute l’étrangeté de se savoir différent de la majorité qui l’entoure. J’entends déjà des voix indignées me reprocher mon étroitesse d’esprit et dire que c’est aux adultes de « changer leur regard ». Mais la réalité est têtue ! Les enfants aspirent à être à l’unisson des autres. Eh oui, un enfant, c’est plutôt conservateur, même si cela nous contrarie. L’enfant apprend et forge son identité en observant. Ce qu’il ne voit pas en quantité suffisante, il le rejette (bien sûr, une minorité fait le contraire). Et il suffit parfois d’une paire de sandales rétro pour le faire hurler. Alors, que dire d’un sujet aussi sensible que son origine ! Si l’enfant se juge – tout cela est subjectif - trop différent, il manquera de la sécurité intérieure dont il a pourtant un besoin vital. C’est elle qui lui permettra, lorsque ses peurs seront maîtrisées, sa sensibilité moins forte, sa confiance en lui renforcée, de devenir un être audacieux. En clair, c’est l’enfant à qui on donne le plus de sécurité qui génère l’adulte novateur. L’amour des parents peut accompagner ces apprentissages, mais suffit-il ?

Certes, ces questions ne concernent que quelques milliers d’enfants adoptables. Ce n’est pas une raison pour mal en débattre, ni pour se tromper. Et je comprends très bien aussi qu’un certain nombre de situations de non droit doivent être régularisées. Mais qui ne voit que que ce débat en cache un autre ? En autorisant l’adoption plénière si l’enfant n’a qu’un parent légal, le projet de loi actuel reconnaît implicitement l’insémination artificielle qui a été conduite à l’étranger. (Étrange, d’ailleurs, que notre droit accepte de tirer des conséquences juridiques d’un acte refusé sur son sol.). Et j’entends déjà dire que la PMA, au nom de l’égalité entre hétéro et homosexuels, devrait être autorisée en France pour ces derniers. Ensuite, ce seront les couples masculins qui, se plaignant de discrimination, demanderont la gestation pour autrui. Comment ne pas voir que ces pratiques contribuent à faire de l’enfant un objet sur lequel on pourrait acquérir des droits et du corps humain un ensemble d’organes désolidarisés d’une « vraie personne » et mis au service d’un désir particulier?

Je mesure que ces propos peuvent paraître durs à entendre et je suis consciente que les personnes homosexuelles, d’une certaine manière, « paient » pour la science, qui peut, aujourd’hui et demain davantage encore, faire venir des enfants hors des chemins séculaires. L’homoparentalité n’aurait pu advenir au 19e siècle. Le vrai problème, le nôtre à tous, est donc celui de la conscience collective face à la science. Et rien ne dit que nous trouverons dans nos sociétés un consensus pour dire « non » à cette science qui rêve de faire grandir des enfants dans des utérus de location, ou mieux encore, dans des boîtes « parfaites » ? Il me semble que c’est cette inquiétude qui génère une partie des peurs actuelles. Elle doit être entendue, et non taxée automatiquement d’homophobie. En somme, ce projet de loi que certains qualifient de révolution, je le reçois plutôt dans la continuité de processus déjà bien engagés, et comme l’avant scène de lendemains que nous devons essayer de préparer pour qu’ils honorent notre humanité.

Je constate que nous sommes dans un monde complexe et que nous ne sommes pas à la hauteur de cette complexité. Nous ne sommes pas accordés aux tensions antagonistes qu’il nous inflige. Oui, il est difficile de penser en même temps les demandes de droits – recevables - de la minorité homosexuelle et le bien des enfants, manifestement complexe. Difficile ensuite de penser les « inégalités » que va automatiquement générer l’homoparentalité entre leurs enfants et les enfants à filiation « simple », d’un père et d’une mère.

Oui, je ne peux que constater que, depuis la fragilisation du mariage, les enfants, qui sont au bout de la chaîne, ont du mal à grandir. Résultat ? Les enfants se séparent mal ou incomplètement de leurs parents et des problématiques propres à l’enfance ou à l’adolescence encombrent à l’excès leur vie d’adulte, compromettant leur vie conjugale, car les carences dont ils souffrent les rendent à la fois très demandeurs d’amour et mal équipés pour en donner[iii]. Certains psychologues disent d’eux qu’ils « ne sont pas finis »...

Alors que faire ? Procéder à une radicale dévaluation de nos modèles anthropologiques ? Et après ? Faire confiance, accompagner, inventer ? Oui, si l’on dépasse l’incantation pour faire un vrai travail de dialogue entre gens de bonne volonté. Pour le bien même des enfants de parents homosexuels, je pense que la majorité hétérosexuelle doit arrêter de se sentir menacée par la minorité homosexuelle. Je souhaite que les parents homosexuels assument sans faux semblant ni déni ces réalités antagonistes : ils s’aiment, ils ont ou ils désirent un enfant, mais l’infertilité de leur couple expose l’enfant à un parcours semé d’embûches. J’espère qu’ils auront aussi le talent de « penser » avec honnêteté les innovations qu’ils installent dans notre paysage à tous. Qu’ils parviendront à tracer d’une main ferme les deux axes sur lesquels leurs enfants se construiront, l’axe horizontal qui lie aux pairs, amis, congénères, et l’axe vertical, non moins essentiel, qui relie aux générations passées et pousse vers les suivantes. La comparaison a ses limites, mais c’est l’arbre aux larges racines qui déploie une belle ramure.

Anne Soupa

 

 

 

[i] On nous promet que, par la technique des cellules souches, on pourra « bientôt » concevoir un enfant de deux hommes ou de deux femmes. (cf. Laurent Alexandre, Le Monde, 27.10. 2012). Peut-être, et après tout, ce sera peut-être plus simple pour l’enfant, mais ce n’est pas sur cette utopie que se construisent les représentations des enfants d’aujourd’hui.

[ii]  Valeurs actuelles, 25 octobre 2012. Pierre Lévy-Soussan avait, lors de la catastrophe d’Haïti, alerté l’opinion française sur la brutalité des adoptions d’enfants haïtiens, qui faisaient totalement fi de l’histoire antérieure de ces enfants

[iii] Lettre ouverte aux couples d’aujourd’hui, Nicole et Philippe Jeammet, Bayard Editions, 2012

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