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Le paradoxe du chrétien en politique

Jacques NEIRYNCK
© CC0 Creative Commons

Le précepte fondateur

Il n’y a pas de politique qui puisse se dire chrétienne, pas d’État chrétien, pas de loi chrétienne. En revanche, il y a des chrétiens qui doivent s’engager en politique. Le plus étonnant des préceptes de l’Évangile est cette parole de Jésus, selon laquelle il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César.

Formule stupéfiante à l’époque, parce qu’elle s’inscrivait à rebours de la coutume : on ne concevait pas de pouvoir, qui ne soit sacralisé par une religion d’État. Lors des persécutions romaines, on ne reprochait pas aux chrétiens de croire en un Dieu unique, mais de ne pas sacrifier aux multiples dieux du panthéon de l’Empire : c’étaient des athées qui menaçaient les institutions, car ils plaçaient la loi d’un Dieu transcendant au dessus de la religion d’État. Tel est le point d’accrochage entre Dieu et César, lorsque le second revendique un pouvoir absolu, sans contrôle de la conscience individuelle.

Formule exigeante, parce qu’elle demande de servir deux maîtres à la fois, en discernant bien ce que l’on doit à l’un et à l’autre, sans confondre les genres, mais sans en exclure un par souci de simplification. Mais qu’est-ce qui est à Dieu, qu’est ce qui est à César ? Quelle est la zone grise où il faut bien prendre des décisions politiques, tout en sachant qu’elles ne sont pas neutres en matière de foi ?

Un chrétien engagé ne peut pas collaborer à une politique qui contredit gravement sa foi. La racine fondamentale de la foi chrétienne est la confession en un Dieu unique. Le conflit surgit lorsqu’une politique sert une idole, qui est parfois bien dérisoire, grossière, évidente, mais parfois aussi insidieuse, séduisante, prestigieuse. Or le polythéisme romain a disparu. Quelles sont les idoles qui lui ont succédé ?

Mythologie du temps présent

● Du quatrième au dix huitième siècle, depuis les décrets de Constantin et de Théodose jusqu’à la déclaration d’indépendance des États-Unis, pendant quatorze siècles le christianisme a été ravalé au rang de religion d'État. Jésus de Nazareth crucifié au nom de la loi romaine en 30 est devenu la caution de l’empire en 315. Il convenait que tous les habitants d'un territoire adhèrent à la même confession, tiennent pour assurés de prétendus dogmes et se conforment aux rites en vigueur : la sanction des dissidents était le bûcher. Ce fut le dieu des puissants, le plus insidieux de tous les travestissements du christianisme, sa perversion radicale. Le catholicisme comme marqueur identitaire a mené à la révocation de l’Édit de Nantes, au sacre sacrilège de Napoléon, à la Shoah, et aussi à la méfiance actuelle à l’égard des musulmans.

● À partir de la révolution française, la religion de l’État est devenue la religion d’État. Il n’y a plus de Dieu, il faut tout rendre à César. La religion est confinée à la sphère privée. C’est la laïcité à la française, qui prohibe tout signe religieux pour les enfants des écoles, qui est opposée à l’insertion d’une référence au christianisme dans la Constitution européenne. Dans le pire des cas, ce choix mène à l’État soviétique, avec ses prophètes, ses rites, ses dogmes, ses prêtres, ses sacrifices humains. C’est le dieu de l’État. C’est une régression à la situation de l’empire romain, avec la circonstance aggravante que l’on proclame la fin de toute transcendance.

● Durant le dix-neuvième siècle bourgeois, la peur du péché, réduit à la souillure sexuelle, a été inculquée jusqu'à engendrer une névrose tout à fait originale qui fit la fortune de Sigmund Freud. L'objectif consistait à éviter les mésalliances, à ne pas vilipender le patrimoine et à protéger de la syphilis les héritiers des bonnes familles. Ce fut le dieu des puritains.

● Le plus insi-dieux règne sur la doctrine de la foi. La doctrine égorge la foi vivante sur l'autel de la raison, la dissèque et la conserve dans l'équivalent de bocaux de formol : de gros volumes rédigés en charabia et surabondamment annotés, afin que les délires du passé confortent les errements d'aujourd'hui. C'est aujourd’hui encore le dieu des dogmes infaillibles, des interdictions de publier ou d’enseigner.

 ● La toute-puissance du marché et de l’argent est érigée en dogme : si les exigences de la productivité entraînent licenciements et chômage, les victimes constituent autant d'offrandes sur l'autel de Mammon, qui consent à nous épargner puisque nous avons accepté de sacrifier nos frères. C’est le dieu de la performance, de la globalisation et de l’économie.

● L'instinct sexuel n'incite plus à l'amour mais il devient une source de profits honorables, quand il sert à vendre des revues, des spectacles, des modes. C’est le dieu de la permissivité, qui est le symétrique du dieu puritain.

● Depuis une ou deux décennies, nous sommes également retournés au culte de la Nature, de la déesse-mère à laquelle on a même donné un nom : Gaïa. Tout ce que fit la Nature est bon, sauf l’homme qui viole sa mère, qui la pollue, qui la mène à sa destruction. La réintroduction du loup est un acte rituel par lequel nous rendons ce culte, en y sacrifiant des moutons, en nombre limité. C’est le dieu de l’écologie.

● Nous feignons de ne plus croire aux astres, mais nous consultons religieusement l'horoscope. Les voyantes font recette. C’est le dieu de la déraison.

Le défi

Le véritable problème consiste à discerner dans une situation donnée qu’il y a conflit entre le Dieu unique et une idole. Il est toujours plus rassurant de croire en un dieu mythologique qu’en Celui qui est caché.
 

Jacques Neirynck

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