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Si le pape était Suisse…

Jacques NEIRYNCK
Gardes suisses au Vatican
Par Dnalor 01 (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 at (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/at/deed.en)], via Wikimedia Commons

Il n’y a jamais eu de pape suisse parce qu’il n’y a jamais eu de cardinal suisse en position d’être élu. Le hasard fait qu’aujourd’hui il y a des cardinaux suisses. Plutôt que de spéculer sur les chances que l’un d’entre eux a d’être élu, il vaut la peine de se demander ce qui se passerait dans ce cas.

Si le futur pape était suisse, il ne serait ni meilleur, ni pire qu’un autre, mais il se comporterait autrement qu’un Italien ou un Polonais sur un point bien précis, le respect de la démocratie. La pratique de la démocratie requiert des réflexes qui résultent d’un long apprentissage. On apprend la démocratie en famille, dans l’entreprise, par la vie politique. Cela ne se démontre pas, cela se montre.

Une démocratie se caractérise non seulement par des élections libres, une séparation des pouvoirs, la garantie des droits fondamentaux de l’homme mais aussi et surtout par des indicateurs sociaux : revenu par habitant, écart modéré des rémunérations, longévité, faible criminalité, absence de peine de mort, sécurité sociale, instruction publique, etc.

Comme la politique est l’art du possible, il n’y a pas de démocratie au sens exigeant décrit plus haut si le peuple ne pratique pas des vertus évangéliques : tolérance, patience, solidarité, générosité. Ces vertus deviennent naturelles parce que la pratique politique en démontre les bienfaits. Force est de constater que l’immense majorité des peuples démocrates sont chrétiens et réciproquement.

Ils ne sont pas catholiques pour autant. Un pape suisse est plausible. Un pape scandinave est impossible. Les pays acquis à la Réforme sont devenus très tôt des démocraties ou, en sens inverse, les pays les plus démocrates voici cinq siècles sont passés à la Réforme. Un pape suisse constitue donc une hypothèse de travail intéressante : une tradition démocratique au sein du catholicisme.

Que ferait un pape suisse ? Rien pour commencer. Un démocrate commence par se méfier de lui-même. Il ne tient pas à attirer l’attention sur sa propre personne. Il exerce un service à la communauté, il ne se met pas en scène, il ne se croit pas omniscient.

Le principe de subsidiarité

Puis la nature démocratique reprendrait le dessus. Un Suisse ne peut concevoir que les autorités locales ne soient pas élues par le peuple. En conformité avec l’usage dans les cantons, on abandonnerait la désignation des évêques par la Congrégation basée à Rome, travaillant sur dossiers. On passerait à l’élection de l’évêque à l’échelon du diocèse par le peuple chrétien ou par cooptation au sein de la Conférence locale des évêques d’un pays. Mais le pouvoir central se garderait d’interférer avec ce processus local.

Il y a quatre mille diocèses dans le monde : désigner les responsables à partir de Rome revient à commettre nécessairement des erreurs à vue humaine. La règle actuelle est dictée par l’illusion d’une illumination du Vatican par le Saint Esprit. Cela veut dire que l’on se place dans des conditions qui mènent normalement à l’échec et qu’on attend d’un miracle perpétuel qu’il ne se produise pas. Cela s’appelle tenter Dieu. (Luc, 4,12)

Les marques du pouvoir

Sans hésiter, un pape suisse abolirait la soutane blanche parce qu’un démocrate ne supporte pas de marquer la différence par le vêtement. Ce pape s’habillerait comme tout le monde, sans doute avec un veston et une cravate. Dans la foulée, toutes les tenues ecclésiastiques plus ou moins colorées par du violet ou du pourpre passeraient à la trappe. Un pape suisse bannirait toutes les formes exagérées de respect. Il ne se ferait appeler ni Sainteté, ni Éminence, ni Monseigneur, ni même Père. Il se conformerait de la sorte au conseil du Christ (Matthieu, 23, 8-12).

La tenue des prélats et leur appellation contrôlée n’engagent apparemment pas grand chose de l’homme, de ses convictions et de son action. Mais le proverbe qui dit que l’habit fait le moine n’est pas tout à fait faux. Ou plus exactement, il était tout à fait juste et devient faux. Car aujourd’hui les distinctions sociales s’abolissent spontanément, par un changement de l’état d’esprit, c’est-à-dire par la montée de la démocratisation. Tous les citoyens se sentent égaux.

Ne pourrait-on pas considérer cette évolution comme un accomplissement du christianisme ? La prédication de Paul s’inscrivit au sein d’un empire romain qui était fondé sur le principe fondamental de l’inégalité de tous les hommes : le message insistant du christianisme est centrée sur l’égalité de tous les hommes et sur leur égale dignité. Or voici que ce message s’inscrit dans la société civile et qu’il a de la peine à pénétrer la société ecclésiastique.

L’existence même de celle-ci heurte un véritable démocrate. Il ne devrait pas y avoir des chrétiens de deux catégories : les uns qui enseignent, les autres qui écoutent ; les uns qui commandent, les autres qui obéissent ; les uns qui exercent tous les pouvoirs, les autres qui n’en exercent aucun. Tout cela participe d’un schéma du pouvoir autocratique dans sa version la plus dangereuse, la théocratie.

Une Église démocratique ne serait pas moins crédible qu’une Église autocratique. On ne peut pas continuer à négliger le fait de l'évolution sociale et culturelle des adultes auquel on s'adresse. Si les Églises ne parviennent pas à se comporter comme des démocraties, il n'y a qu'une conclusion possible : l'évangélisation a tellement bien réussi que les Églises ont terminé leur mission historique et que le christianisme vit désormais d'une vie autonome au sein de la société civile.
 

Jacques Neirynck

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