Vous êtes ici

Oser être Chrétien ?

Bernard Ginisty
Paru-sur-la-Toile: 
Paru sur la Toile
http://www.dailymotion.com/video/xnnl2q_63-bernard-ginisty-parle-d-education_webcam

Il y a quelques années, le responsable d’une revue m’a invité, avec d’autres, à répondre à la question : Oser être Chrétien ? Le mot « oser » supposait qu’être chrétien n’allait plus de soi et qu’il convenait d’en rendre compte. Dans la liturgie catholique de la messe, il y a un moment où l’on invite le chrétien à « oser » : il s’agit de la récitation de la prière collective du « Notre Père », la seule prière que le Christ ait enseignée. Et je pense que le « oser être Chrétien » a quelque chose à voir avec la signification spirituelle du « Notre Père ».

Notons d’abord que cette prière ne comprend pas le mot « Dieu ». En invoquant celui que les religions appellent Dieu par l’expression « Notre Père », le christianisme affirme sa voie propre. Ce n’est pas celle de « Mon Dieu », colloque singulier entre mon Ego et Dieu, dont la psychanalyse a montré la profonde ambiguïté. Il ne s’agit pas non plus de prier « Notre Dieu », qui renvoie trop souvent aux dieux meurtriers des tribus et communautés humaines. Ce « notre Dieu »  n’en finit de faire des victimes.

Prier Dieu en l’appelant « Notre Père », c’est affirmer qu’il est illusoire de prétendre rejoindre celui que l’on appelle Dieu en faisant l’impasse sur la fraternité universelle. C’est dire aussi que rien de ce qui est humain, de ce qu’est la création, n’est étranger à la démarche spirituelle. À la Samaritaine qui l’interrogeait pour savoir si le vrai culte était en Samarie ou à Jérusalem, le Christ répond : « L’heure vient, et c’est maintenant, où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » (Jean 4, 19-21)

Dans la langue si concise et si forte du XVIIe siècle, Blaise Pascal écrivait : « Tout ce qui ne va point à la charité est figure. L’unique objet de l’Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à l’unique but en est la figure. » (Pensées n°583) Il serait présomptueux de penser que par naissance, religion ou intelligence, nous ne serions pas dans des « figures » mais, d’emblée, dans cette réalité centrale appelée par Pascal « charité ». Aucune religion ne saurait prétendre s’égaler à ce qu’elle vise. La vie spirituelle, bien loin de gérer des certitudes, conduit à vivre la grande fraternité des randonneurs. S’il y a une frontière, elle ne passe pas entre les différentes voies mais, au sein de chacune d’elles, entre ceux qui sont installés et ceux qui cheminent avec des compagnons de route.

Jésus est certainement un signe de contradiction, mais l’est, non parce qu’il me sépare des autres, mais parce qu’il s’oppose à mon hypocrisie, à mes craintes et à mon égoïsme ; il me rend vulnérable comme il l’est lui-même. Plutôt que d’éviter les autres parce qu’ils sont païens, incroyants, pécheurs – alors que je suis juste –, Jésus m’entraîne vers eux »[1].
 

Bernard Ginisty – Chronique du 15 février 2017

 

[1] Raimon PANIKKAR (1918-2010) : Une christophanie pour notre temps. Éd. Actes Sud 2001, pages 40-41. Né d’une mère catalane catholique et d’un père hindou, Raimon Panikkar était docteur en philosophie, en chimie et en théologie. Ordonné prêtre en 1946, il enseigne en Inde à partir de 1954. En 1966, il devient professeur de philosophie orientale à Harvard et à Santa Barbara en Californie. En 1987, il s’installe définitivement en Catalogne où il avait créé une Fondation chargée de promouvoir la tolérance et le dialogue entre les religions. Auteur de plus de 80 ouvrages parmi lesquels on peut citer : Le Christ et l’hindouisme, Centurion 1972 ; Éloge du simple. Le moine comme archétype universel, Albin Michel 1995 ; Entre Dieu et cosmos ; une vision non dualiste de la réalité, Albin Michel 1997 ; La Trinité. Une expérience humaine primordiale, Cerf 2003 ; Le silence du Bouddha, une introduction à l’athéisme religieux, Actes Sud 2006 ; La plénitude de l’homme, Actes Sud 2007. 

Ajouter un commentaire