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Nous avons besoin de gens qui interpellent l’Église.

Éléonore de VULPILLIÈRES
Jean-Claude Guillebaud
Par Peter Potrowl (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) ou GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html)], via Wikimedia Commons

Dans La Foi qui reste, Jean-Claude Guillebaud, chroniqueur à La Vie depuis 2001, retrace l’histoire d’une foi chrétienne ravivée après être restée longtemps sous le boisseau.

LA VIE. Malgré 20 siècles de doutes et de crises, l’Église réussit toujours à se maintenir. Cette institution résiste-t-elle à ce que vous appelez la « médiocrité cléricale » ?
JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD. L’esprit de vieillesse est susceptible de frapper n’importe quelle institution. Or l’écueil est d’accorder plus d’importance à ce qu’est l’Église en tant qu’institution qu’au message dont elle est porteuse. Chaque fois que l’Église prend des décisions autoritaires ou disciplinaires, quand elle se mêle trop du temporel, le message évangélique qu’elle porte est trahi. Nous avons évidemment besoin de l’Église comme institution, car c’est elle qui, depuis des siècles, structure le catholicisme. Mais nous avons aussi besoin de dissidents, de gens qui l’interpellent, qui la remettent en cause et qu’elle menace parfois d’excommunier… avant de les canoniser plusieurs siècles plus tard ! Ce que je trouve magnifique dans l’histoire de la chrétienté, c’est ce balancement entre l’institution et ses dissidents. Je lis Bernanos depuis que je suis adolescent. Dans ses Écrits de combat, ce catholique fervent se montre particulièrement intransigeant à l’égard de l’Église. Il y a toujours eu des chrétiens anticléricaux ; c’est aussi ce qui explique la longévité du christianisme. S’il n’y avait eu que l’Église, l’institution se serait sclérosée. S’il n’y avait eu que les chrétiens contestataires, le message se serait perdu en route. Les deux sont indissociables.
LA VIE. Certains chrétiens se sentent incompris. Comment l’expliquez-vous ?
J.-C.G. Je suis habité par une colère. La façon dont on humilie les chrétiens me désole. Et c’est une exception propre à la France, au Québec et à la Belgique. Partout ailleurs, personne ne songerait à désigner les chrétiens comme des obscurantistes et des incultes… Notre culture a été façonnée par plusieurs siècles de christianisme. La plupart des valeurs qui sont aujourd’hui dites « républicaines » proviennent de la Bible et de la pensée grecque. Il est donc absurde de considérer les croyants comme des arriérés. Il y a dans une seule page de l’Évangile de Jean plus d’intelligence, de profondeur et de pertinence que dans tous les livres des nouveaux philosophes à la mode. Le véritable problème est que nous vivons dans un monde qui prétend tout rationaliser, et dans lequel certains athées se croient plus malins que les autres.
LA VIE. Des chrétiens conservateurs n’hésitent pas à critiquer le pape, qui tiendrait un discours «  irresponsable »» sur les migrants. La présence de François est-elle irradiante ou irritante ?
J.-C.G. Irradiante, bien sûr ! Pour la première fois, nous avons un pape qui est plus « à gauche » que les partis socialistes européens ! Cela dit, Jean-Paul II, en 1991, avait publié une encyclique, Centesimus annus, qui critiquait longuement le capitalisme. Et ce, au moment où le communisme était en train de s’effondrer. Entre écologie intégrale et accueil de l’étranger et du pauvre, le message évangélique est souvent plus progressiste qu’on ne le pense. Le pape François se soucie des pauvres dans leur entièreté ; pas seulement de leur niveau de vie, mais aussi de leur dignité. Ceux que nous appellerons les « catholiques athées » ne se sentent attirés que par l’institution. Le message chrétien passe au second plan. Bernanos se moque de ces gens-là et dénonce ceux qui s’imaginent que le Christ est mort sur la croix pour permettre aux propriétaires de dormir tranquilles… Par exemple, Charles Maurras était athée ; il ne s’est intéressé que quelques heures avant sa mort au message évangélique. Il jugeait en revanche que l’institution cléricale permettait à la société d’être structurée et stable. Il avait une vision instrumentale du christianisme. D’où sa fameuse phrase : «  Je suis athée, mais catholique.  »
LA VIE. Au fond, ne pas être d’accord avec les positions politiques du pape, n’est-ce pas être un dissident, un catholique contestataire ?
J.-C.G. Cela dépend. S’il s’agit de rejoindre les « identitaires », je m’y refuse. Il existe une notion d’immobilité dans leur manière de concevoir le monde et la foi. Or la foi chrétienne est une marche jamais achevée. Il faut un orgueil incroyable au chrétien qui affirme le contraire !
LA VIE. Est-il plus facile de se dire catholique aujourd’hui qu’il y a 10 ou 20 ans ?
J.-C.G. Il y a 10 ans, mon livre Comment je suis redevenu chrétien a obtenu un succès inattendu. On me demandait : « Comment avez-vous trouvé le courage de dire que vous étiez chrétien ? » Quelle rigolade ! Les chrétiens courageux sont ceux qui sont persécutés en Syrie, en Irak, dans certains pays d’Afrique ou d’Asie. En France, tout ce que l’on risquait, c’étaient quelques moqueries parfois injurieuses. Or cela est en train de changer. Le politique semble avoir abandonné le laïcisme agressif que certains ministres ont pu adopter il y a quelques années.
LA VIE. Qui sont les chrétiens « raisonnables » ?
J.-C.G. Ceux qui acceptent de rendre raison de la foi qui est en eux. Le chrétien raisonnable croit, mais consent toujours à soumettre sa foi à la raison critique – c’est même un devoir pour lui. Jacques Ellul, théologien protestant dont je suis toujours resté proche, était issu d’une famille athée. À 18 ans, il s’est converti au christianisme. Pour voir si sa foi était solide, il a passé une année à lire toute la littérature anti-chrétienne. À ce propos, le vrai dialogue interreligieux n’est possible qu’en acceptant l’idée que l’autre a peut-être quelque chose qui nous manque. Cornelius Castoriadis avait une formule magnifique de simplicité pour désigner l’acte de croire en général  : «  Toute croyance est un pont jeté sur l’abîme du doute.  » C’est une action volontaire, qui n’exclut pas le doute, mais qui permet de le surmonter.
LA VIE. Comment combattre ce que vous nommez la «  tentation de la citadelle  » ?
J.-C.G. La tentation du repli dessèche le chrétien. Comme si la foi était si faible qu’il fallait la mettre sous cloche. On n’est certes pas obligé de croire tout ce que la modernité apporte. Il existe deux formes de sottise : tout accepter et tout refuser. D’un côté, la sacralisation du progrès et de la transgression. De l’autre, le rejet global de la modernité. Le monde évolue et nous avons besoin de discernement pour nous aider à faire les bons choix. À la citadelle, il faut préférer un espace intérieur de recueillement non soumis aux prétendues urgences contemporaines. 
 

Interview : Éléonore de Vulpillières in La Vie – 14 septembre 201

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