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Nommer et commencer ou commencer et nommer ?

Paule ZELLITCH
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Dimanche 14 janvier 2018 – 2e dimanche du Temps ordinaire – Jn 1, 35-42

Deux étudiants, sur une terrasse ombragée discutent. Les jeunes gens argumentent, s’emballent, s’indignent ; Jean, leur professeur développe, ponctue, réoriente la conversation. Jean, qui voit son cousin passer, s’exclame « Voici l'Agneau de Dieu. » Deux maîtres et dans une même famille, voilà qui n’est pas si courant !

À ces mots, ces étudiants habitués à décrypter les sens induits des Écritures saisissent que le temps de suivre un nouveau maître, ce nouveau maître très précisément, est venu ; ils se lèvent et lui emboîtent le pas. Ainsi, c’est avec la fraîcheur, la confiance de ceux qui n’ont pas été abusés, qu’ils vont vers celui qu’ils viennent de choisir. En creux, nous, lecteurs, comprenons que le maître qu’ils ont suivi jusque-là n’est en rien un gourou captateur.

Ils quittent Jean pour Jésus. Jésus les regarde et leur demande « Que cherchez-vous ? » La réponse fuse : « Où demeures-tu ? » Ce dialogue simple, qui pourrait passer pour trivial, est en fait totalement ajusté aux usages de l’époque : les élèves choisissent leur maître – et non pas le contraire. D’où l’importance, pour eux l’urgence, de connaître le lieu où Jésus loge.

Mais le récit ne nous permet pas d’en rester là. L’un des deux étudiants rencontre son propre frère et lui lance : « Nous avons trouvé le Messie. » Ainsi, à la question de Jésus « Que cherchez-vous ? » voici une réponse et qui rejoint pleinement les aspirations d’Israël. C’est d’ailleurs, en grande partie, sur ce critère que Simon se joint à la petite troupe. Jésus le regarde et procède à sa re-nomination : Simon, fils de Jean s’appelleras Pierre, « Kèphas » en grec, roc, dur, rigide, solide. Le lecteur comprend ici que l’avenir de ce Simon se joue à cet instant. Est-ce par ironie, voire par intuition, que Jésus donne ce sur-nom à celui qui sera un bien faible disciple et pour que la fêlure, l’écart, soient et restent manifestes ? Ou bien s’agit-il d’une énième acceptation par Jésus de la contingence, de la pesanteur humaine appelée à être revisitée, à la fois par son incarnation et par la résurrection à venir ? L’auteur nous laisse à nos interprétations…

En l’état, Simon est renommé à l’horizon d’un devenir et peu importe qu’il puisse ou non en mesurer portée ; reste l’essentiel : cette nouvelle nomination est pour un commencement à partir d’une tradition.

Dans la Bible, nommer est à la fois fondamental et performatif : les deux premiers chapitres de la Genèse ne cessent de nous interpeler à ce propos. Ainsi, le rédacteur de notre dialogue nous rappelle opportunément que nommer appartient à la fois à l’homme et à Dieu ; par-là, il nous révèle quelque chose de la figure même de Jésus, mais pas seulement. Elohim, en Genèse, quand il s’exclame qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul, pose qu’il n’est pas le vis-à-vis de l’homme ! Ainsi, dans notre texte, l’adhésion passe par une chaîne humaine, une chaîne de vis-à-vis, d’autres, dans laquelle la confiance est fondamentale. Simon fait d’abord confiance à son frère. Jésus non seulement acquiesce à ce mode de reconnaissance mais il l’entérine. Simon devenu Pierre est convoqué à mettre sa pierre dans le fil de l’histoire du Salut ; à lui, comme à chaque homme, est donné de commencer.

Or, en cette nouvelle année, quid des personnes, des lieux qui éveillent, raniment les capacités à commencer ? Secouons la poussière de nos sandales et allons vers des terres plus fertiles… dès aujourd’hui !
 

Paule Zellitch

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