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« Dans le mystère de Dieu, tout est commencement. » (Bernard Feillet)

Bernard Ginisty

Tous les amoureux de la lecture ont dans leur bibliothèque certains ouvrages vers qui ils reviennent régulièrement comme vers une source toujours aussi rafraîchissante. Parmi ces livres qui, périodiquement, m’aident, comme dirait René Char, à « laver mes yeux », il y a L’errance de Bernard Feillet, prêtre catholique qui a traversé les ruptures et les mutations du catholicisme, et plus généralement des sociétés contemporaines.

De son expérience de prêtre, il retient, écrit-il, « que l’individu devant Dieu ne peut laisser à personne le droit de prononcer le dernier mot sur sa vie. Même si ce mot rejoint celui de Jésus en croix : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?ˮ Il appartient à chacun de se prononcer et l’on ne peut s’en remettre aux prêtres et à quiconque. […] Une vieille obstination du christianisme a été de convertir le monde, au point qu’il en a oublié de se convertir lui-même, en tant que religion, à la spiritualité de l’homme devant Dieu. » (éd. Desclée de Brouwer, 1997, pages 75-76)

Pour Bernard Feillet, les religions ont toujours la tentation de s’institutionnaliser au détriment du respect de l’entreprise singulière de chaque homme de naître à lui-même et au mystère de Dieu. « Comme on aimerait, écrit-il, que ce soit une attitude spontanée dans l’Église de contempler les oiseaux du ciel qui ne sèment, ni moissonnent, de lire leur trace dans le ciel, sans penser un instant qu’il vaudrait mieux pour eux d’être enfermés dans une basse-cour pour qu’ils soient mieux nourris ! » (p. 81).

La condition humaine est celle d’un être nomade et voyageur, avec la mort pour perspective. La fatigue de nos itinéraires peut nous amener à céder à la tentation de nous enfermer dans des institutions et des certitudes qui nous dispenseraient de continuer notre route. Pour Bernard Feillet, « le croyant pourra être éclairé par sa propre foi, non pour se considérer comme supérieur à l’autre ou détenteur d’une plus grande vérité, mais pour être émerveillé par le visage d’autrui, questionné au plus profond de son être, averti selon la parole superbe d’Emmanuel Levinas que “rencontrer un homme, c’est être tenu en alerte par une énigmeˮ. » (p. 150)

Rappelant le propos fameux de Maurice Blanchot selon lequel « la réponse est le malheur de la question », Bernard Feillet pense que les institutions religieuses et spirituelles doivent favoriser la rencontre entre les chemins différents de chacun. Il s’agit « d’un itinéraire partagé avec tous les bouseux de la foi, une connivence de terroir. Ce mot superbe de connivence échappe au contour trop défini des concepts. Il exprime le lien qui unit des inconnus dans ce qu’ils ont de plus secret et de moins facilement repérable. » (p. 91)

Aux chrétiens désabusés, « se découvrant à marée basse, quand la trace de la procession s’est effacée sur le sable, seuls devant la mer », il lance un appel à rejoindre « le réseau indéchiffrable de résistance contre toute occupation autoritaire de l’espace spirituel au nom de la religion » où se partage ce que le poète René Char appelle : « l’aventure personnelle, l’aventure prodiguée, communauté de nos aurores » (p. 92-94).

 

Bernard Ginisty – Chronique du 8 mars 2017 (RCF) 

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