Vous êtes ici

Modernité des béatitudes. Repenser l’évangélisation

André FOSSION

Mon exposé sera divisé en deux parties. Je parlerai tout d’abord des béatitudes évangéliques en m’efforçant de les rendre signifiantes pour aujourd’hui. Dans une deuxième partie, tenant compte des béatitudes, j’aborderai la question de l’évangélisation dans le contexte de notre modernité occidentale.

  1. Une lecture pour aujourd'hui des béatitudes

    1. Trois angles d'approche

On peut envisager les béatitudes sous trois angles distincts : comme une révélation de Dieu, comme l’énoncé d’une sagesse ou encore comme l’expression d’une promesse. Ces trois angles distincts concernent successivement la foi, la charité et l’espérance. Saint Augustin disait à ses catéchistes :«Tout ce que vous racontez, racontez-le de telle manière que votre auditeur croie en écoutant, espère en croyant, et aime en espérant1». Cette phrase d’Augustin reprise dans la constitution conciliaire Dei Verbum2 montre l’articulation étroite entre « foi, espérance et charité ». Les Ecritures sont là, précisément, pour nous faire entrer dans cette vie de « foi, espérance, charité ». Tout texte biblique peut, dès lors, être lu par le biais des trois questions suivantes : qu'est-ce qu’il nous dit de Dieu et de Jésus-Christ?(interpellation de la foi); qu'est-ce qu'il nous invite à faire en réponse à cette Révélation ?(sollicitation à la charité); et si nous vivons dans cette charité, qu'est-ce qu'il nous donne d'espérer?(invitation à l'espérance).

Considérons donc le texte des béatitudes, en nous posant ces trois questions-là.

Première question : qu’est-ce que les béatitudes nous disent de Dieu ? Le plus souvent, on aborde spontanément les béatitudes comme une morale, une sagesse, un art de vivre. Ce n’est évidemment pas faux ; nous allons d’ailleurs y revenir. Mais, c’est oublier que les béatitudes sont d’abord et avant tout une révélation de Dieu lui-même. Lorsque Jésus dit :« Heureux les pauvres de cœur, les miséricordieux, les doux, ils verront Dieu, le Royaume des cieux est à eux », cela signifie que Dieu est comme cela. En d’autres termes, on peut entendre les béatitudes de la manière suivante :« Heureux sommes-nous parce que Dieu est pauvre de cœur, doux, miséricordieux, artisan de paix,,…». Le texte évangélique prend une force extrême si nous l’entendons d’abord comme une révélation de Dieu.

Deuxième question : en réponse à cette Révélation de Dieu, que sommes-nous invités à faire ? Ici, les béatitudes nous proposent un art de vivre, une sagesse, une manière d’être selon l’Esprit de Dieu. Nous sommes nous-mêmes invités à être, à la ressemblance de Dieu, pauvres de cœur, doux, miséricordieux, artisans de paix, etc.

Troisième question : si nous vivons dans l’esprit des béatitudes, que pouvons-nous espérer ? Une promesse est ici formulée à tous ceux et celles qui vivent dans l’esprit des béatitudes. Ils verront Dieu et le Royaume des cieux sera à eux.

Bref, selon les trois angles de vue adoptés, les béatitudes apparaissent successivement comme une révélation de Dieu, comme une sagesse (un art de vivre) dans l'Esprit de Dieu et, enfin, comme une promesse.

Prenons maintenant chacune des béatitudes et essayons de voir ce qu’elles peuvent nous dire aujourd’hui.

 

 

1.2. Une interprétation de chacune des béatitudes

- Heureux les pauvres de cœurs.

Que signifie « être pauvre de cœur »? Le pauvre de cœur, pourrait-on dire, désigne celui, celle qui se sent, d’abord et avant tout, redevable de l’amour des autres. Les pauvres de cœur savent qu’ils ont été aimés, qu’ils sont précédés par l’amour des autres, par l’amour de Dieu. Il y a toujours, en effet, des Samaritains qui, les premiers, nous ont aimés, nous ont aidés, nous ont soignés lorsque nous étions en difficulté. Et le pauvre de cœur est précisément quelqu’un qui peut dire « merci » pour tous les dons qu’il a reçus et qui l’ont construit. C’est ainsi que le pauvre de coeur « rend » volontiers service. Vous avez remarqué qu’on ne dit jamais :« Je donne service », parce que, en effet, on est toujours précédé par le service des autres ; on ne fait donc jamais que « rendre ». Ainsi, le pauvre de cœur est-il disposé à rendre. Comme il sait qu’il a reçu, il est disposé au partage. Cette disposition au partage est à l’inverse de l’idolâtrie des choses. Rappelez-vous, parmi les péchés capitaux, il y a l’envie, l’avarice et la gourmandise qui sont, en fait, trois manières idolâtriques de se rapporter aux choses. L’envie consiste à ressentir de la tristesse et de la jalousie à cause de ce que l’autre a que je n’ai pas, et j’en meurs d’envie….L’avare, lui, retient les choses ; il ne donne rien à personne même pas à lui-même. Quant au gourmand, il n’a jamais assez ; quand il a beaucoup, il lui faut encore davantage. Et, il va jusqu’à manger dans l’assiette de l’autre ou même lui retirer le pain de la bouche. La pauvreté de cœur est à l’opposé de ces trois maladies du désir. Le pauvre de cœur, lui, sait où sont les vraies richesses, il sait que « le bonheur n’est pas d’avoir de l’avoir plein nos armoires » comme le dit la chanson d’Alain Souchon. Bien sûr, le pauvre de coeur désire un minimum pour lui comme pour les autres, pour vivre dans la dignité, mais il est enclin à la sobriété et la simplicité, car il n’idolâtre pas les choses. Son désir n’est pas fixé sur les choses. Il sait que les vraies richesses sont d’un autre ordre. Il sait que le plus précieux n’est pas un compte en banque bien fourni, mais l’affection mutuelle. Ce trésor ne sera pas enlevé le jour de notre mort. Que nous soyons fils et filles de Dieu, frères et sœurs, voilà le véritable trésor.

- Heureux les doux

La douceur, c’est la capacité de retenue, de délicatesse, de tendresse, d’attention à l’autre. Le doux adoucit sa propre puissance. Michel Serres dans son ouvrage « Le tiers-instruit 3», le souligne : l’humanité est humaine, explique-t-il, quand elle invente la faiblesse, quand elle investit une part de sa puissance à limiter sa propre puissance. Et Dieu, poursuit-il, est le premier qui s’est retenu. Nous sommes nés dans les marges de sa réserve. Etre doux, en effet, c’est être capable d’adoucir sa propre puissance. La douceur, c’est « avoir un faible » pour l’autre. La douceur est une puissance maitrisée, à l’inverse de la violence, de la domination, de toutes formes de harcèlement, La douceur peut désigner aussi la vertu de chasteté, non pas au sens de continence, mais dans le sens plus large de respect de l’autre dans ce qu’il est. La chasteté s’écarte de tous les abus ; des abus sexuels, bien sûr, mais aussi de tous les abus de pouvoir.

- Heureux ceux qui pleurent.

On peut entendre cette béatitude de la manière suivante :« Malheureux ceux qui ne pleurent jamais » Ceux qui ne pleurent jamais, ce sont ceux qui, malgré la souffrance qui s’étale dans le monde, ne s’en émeuvent pas ou ne s’en émeuvent plus, parce qu’ils ont le cœur plombé, blindé, insensible. Les médias, à cet égard, risquent de construire en nous un mur d’indifférence. On y voit des gens qui meurent de faim, de catastrophes, de guerres, de violences de toutes sortes ; alors on se protège, on ne s’en émeut plus. Dans le mot « émotion », vous avez le mot « mouvoir »; se laisser « émouvoir », c’est se «mouvoir », bouger, agir, entreprendre une action. La constitution conciliaire Gaudium et Spes invite les chrétiens à la capacité de vibrer avec les joies et les peines du monde. Elle commence par ces mots :« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.» Il y a quelques mois, le Pape François à Lampedusa a dit ceci lorsque des embarcations de fortune ont échoué provoquant la mort de nombreux immigrés en quête d’une terre d’accueil :« Qui a pleuré pour la mort de ces frères et sœurs, qui a pleuré pour toutes ces personnes qui étaient sur le bateau, pour les jeunes mamans qui portaient leurs enfants, pour ces hommes qui désiraient trouver quelque chose pour soutenir leurs familles ? Nous sommes une société qui a oublié l’expérience des pleurs, de souffrir avec ; la mondialisation de l’indifférence nous a ôté la capacité de pleurer.» Oui, heureux ceux qui pleurent !

-Heureux ceux qui ont faim et soif de justice.

« L’homme ne vit pas seulement de pain ». Dans le récit des tentations de Jésus au désert, c’est la réponse que Jésus donne au diable qui l’invite à changer les pierres en pain. Il est vrai que l’homme vit de pain. Sans pain, c’est la famine et la mort. Il n’est donc pas question de diminuer l’importance du pain. Mais, ceci étant dit, il faut dire aussi qu’il serait inhumain, indigne de l’homme, de n’avoir comme faim – comme fin – que celle de manger, de consommer. L’homme, en effet, ne vit pas seulement de pain, il vit de le partager, de parler, d’être en relation. Qu’est-ce qu’un repas humain sinon un repas où l’on partage, on l’on se passe les plats. Un repas convivial (du latin cum vivere qui signifie vivre ensemble) est un repas où l’on nourrit le corps, certes, mais aussi on l’on nourrit la relation et où on se nourrit de relations. Remarquons, à cet égard, que les organes par lesquels nous mangeons sont aussi les organes par lesquels nous parlons. La nourriture entre dans le corps, mais, la parole, en s’adressant à l’autre qui, lui, n’est pas un objet de consommation, en sort. Avoir faim et soif d’une juste relation, voilà ce que propose la béatitude comme objet de notre désir : désirer de tout son cœur la solidarité, la paix, l’entraide. Que l’homme ne soit plus un loup pour l’homme. Que la justice ne soit pas vengeresse, mais réparatrice, qu’elle remette le bien là où il y a eu du mal, tel est le souhait qu’exprime cette béatitude. Heureux donc ceux qui ont faim et soif de justice !

- Heureux les miséricordieux.

Etre miséricordieux, c’est pouvoir quitter l’ordre du calcul, des équivalences, du principe « œil pour œil, dent pour dent ».« Tu as fait ceci, donc tu mérites cela pour que l’équilibre soit rétabli ». La miséricorde dépasse la logique du donnant-donnant. Si nous passions notre temps à calculer les mérites des uns et des autres, la vie deviendrait impossible. A un moment donné, comme l’Évangile nous y invite, pour vivre et pour faire vivre, il faut sortir du calcul. Pensons à la parabole du père prodigue, à la parabole de la brebis perdue, à la parabole des ouvriers de la dernière heure. Les concepts de grâce (du latin gratia) ou de charité (du grec charis) sont des concepts apparentés à celui de miséricorde. Nous avons en français toute une série de mots qui sont construits sur le radical « gratia »: gratitude, gracieux, gracier, gratuit, gracile, agrément, agréable. La notion de grâce comporte ainsi les dimensions de gratuit (« gratis »), de pardon (« gracier »), de beauté (« gracieux »), de fragilité (« gracile »), de plaisir (« agréable »).. La miséricorde, en ce sens, est la disposition à entretenir avec autrui un rapport de grâce. Un être « cher » est précisément un être avec qui on est en relation de grâce.

Dans le terme « miséricorde », il y a le mot « cœur » et le mot « misère ». Etre miséricordieux, en ce sens, c’est avoir un cœur sensible à la misère ; c’est avoir de la compassion pour ceux qui connaissent une certaine misère, y compris la misère morale. La miséricorde relève l’autre ; elle le redresse ; elle ne l’enferme pas dans sa faute ou dans ses limites, mais le restaure dans l’estime de lui-même pour qu’il vive à nouveau. En ce sens, le miséricordieux est à l’opposé de l’orgueilleux qui écrase ou du justicier qui punit.

- Heureux les cœurs purs.

Un cœur pur est un cœur à l’opposé de tout ce qui est hypocrisie, tromperie, infidélité, ou mensonge. Dans le cœur pur, il n’y a pas de différence entre ce qu’il dit et ce qu’il fait ; il fait ce qu’il dit et il dit ce qu’il fait. C’est pour cela que l’on peut compter sur lui. Il est fiable. Son oui est oui, son non est non. Avec le cœur pur, on est dans la vérité. Il n’a pas de double face. Il n’a pas de face cachée. Il n’est pas manipulateur. C’est pourquoi il inspire confiance. A l’opposé de tout autoritarisme, le cœur pur fait autorité au sens où il est reconnu comme « faisant grandir ». Il autorise ; littéralement, il rend l’autre « auteur » et « acteur » de sa propre vie. C’est pourquoi on peut s’approcher d’un cœur pur sans perdre sa liberté ni son autonomie. On peut s’approcher de lui sans être aliéné. Il est lui-même et je suis moi-même devant lui. Il tient sa place sans prendre toute la place.

- Heureux les artisans de paix.

Dans le mot « artisan » il y a la notion d’art et donc de création, d’inventivité, d’imagination. Il y a aussi l’idée que cet art s’exerce avec les moyens du bord, avec les moyens limités dont on dispose. Un artisan ne doit pas être un « expert » ou un « professionnel ». Il crée dans les conditions limitées qui sont les siennes. Voilà ce que nous dit la béatitude : soyez inventifs, avec les moyens dont vous disposez, pour que la paix grandisse autour de vous, pour que l’amitié naisse, pour que la réconciliation advienne. Pensons à la parabole évangélique du « gérant habile »; ce qui est donné en exemple, c’est, non point, évidemment, sa malhonnêteté, mais son habileté à se faire des amis. Notons à ce propos que le verset 13 du chapitre 16 de Saint Jean est habituellement mal traduit :« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».. En fait, il faudrait lire :« Il n’y a pas de plus grand amour que de disposer sa vie pour des amis ». Le texte grec n’utilise pas le verbe (donner) mais le verbe (poser, disposer). Il s’agit, en ce sens, de disposer sa vie pour que l’amitié advienne, naisse et grandisse. C’est la capacité de faire advenir l’amitié, la paix, la justice qui est ici sollicitée. C’est, par exemple, ce qu’une école technique avait bien compris en prenant pour devise :« L’ingéniosité pour un monde plus juste ».

- Heureux ceux qui sont persécutés (pour la justice) à cause de moi.

Ceux qui vivent les béatitudes, les pauvres de cœur, les miséricordieux, les doux, les cœurs purs, les artisans de paix, nous le savons bien, se rendent vulnérables. Ils passent leur vie désarmés La béatitude leur dit :« Heureux êtes-vous si, persécutés pour la justice, vous tenez bon et demeurez envers et contre tout dans l’esprit des béatitudes ». Tenir bon, c’est garder le bon bout ; c’est demeurer dans la bonté, en faire sa demeure quoi qu’il advienne. Voilà, me semble-t-il, ce que la béatitude nous dit :« Ne répondez pas au mal par le mal, ne cédez pas au mal en faisant vous-mêmes le mal. Tenez bon dans la bonté même si vous êtes persécutés ». C’est d’ailleurs ce que Jésus a fait sur la croix. Il a été tué injustement, de manière atroce.« Couvert d’insultes, il n’insultait pas. Accablé de souffrance, il ne menaçait pas, mais il confiait sa cause à Celui qui juge avec justice »(1P2,23). Ce n’est pas la souffrance du Christ qui nous sauve, mais sa constance dans le bien. Il a résisté au mal par davantage de bonté.« Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé »(Rm5,20). Cette phrase de Paul résume de manière merveilleuse le mystère de la croix. Heureux sont-ils ceux qui tiennent bon dans la pratique des béatitudes en dépit des persécutions ou des adversités qu’ils subissent.

  1. Repenser l'évangélisation dans la modernité à partir des béatitudes

J’en viens à la deuxième partie de mon exposé : Comment penser l’évangélisation dans l’esprit des béatitudes ? Je propose un développement en trois points.:

    1. Notre contexte.

Considérons tout d’abord l’évolution socio-religieuse de notre temps.

 

Une double sécularisation : de la vie publique, de la vie privée.

Notre société a connu une double sécularisation : de la vie publique, puis de la vie privée. La sécularisation de la vie publique coïncide avec l’émergence des états modernes laïques qui n’ont plus de fondement religieux. C’est essentiellement le fruit du siècle des lumières. Nos sociétés modernes sont fondées sur quatre piliers : La capacité de penser par soi-même,(l’autonomie de la raison), les sciences, les droits de l’homme et la démocratie. Ce sont là les quatre grands piliers de la société moderne dans laquelle nous vivons. Avant l’avènement de la modernité, la société était fondée sur le religieux. Le religieux avait une fonction de fondement et d’encadrement de la société. La foi, dans ce contexte, allait de soi. Elle faisait partie des évidences culturelles. On tétait la foi avec le lait de sa mère. La sécularisation de la vie publique a changé cela. Elle n’a pas supprimé la religion, mais elle l’a déplacée. Dans la société moderne, en effet, la religion ne joue plus le rôle de fondement ou d’encadrement ; elle passe dans le domaine de la vie privée, de l’adhésion personnelle. Aujourd’hui on ne conçoit pas la religion sinon comme appartenant à l’espace des convictions personnelles. Comme chrétiens, nous avons aujourd’hui intégré cette sécularisation de la vie publique. Remarquez d’ailleurs que c’est ce que nous souhaitons pour les pays de tradition musulmane. Nous souhaitons qu’ils entrent eux aussi dans une phase de sécularisation de la vie publique et que la religion ne soit plus au fondement des Etats.

Mais, nous avons connu dans notre société une deuxième sécularisation : la sécularisation de la vie privée elle-même, surtout depuis une cinquantaine d’années. Regardons dans nos familles et dans notre voisinage. Beaucoup – enfants, frères, sœurs, cousins, voisins, collègues de travail,..- se sont éloignés des pratiques et de la foi chrétiennes ou de toute autre conviction religieuse. Beaucoup se sont séparés de la foi chrétienne parce qu’ils éprouvaient qu’elle ne les faisait plus vivre. Ils voulaient gagner par là une vie plus humaine, plus autonome, plus libre, dégagée de la tutelle religieuse. Ce dégagement de la sphère religieuse ne conduit ni à l’immoralité ni au non sens. On peut très bien vivre sans religion, de manière sensée, responsable et heureuse.

Les résistances à l’égard de la foi chrétienne

Dans cette tendance de sécularisation de la vie privée, les résistances par rapport à la foi chrétienne sont multiples. On peut en repérer au moins cinq :

- Dieu indécidable. C’est la position agnostique. On ne sait pas et on ne saura jamais si Dieu existe. L’incertitude est notre lot.

- Dieu incroyable, C’est la position d’une certaine conception de la science qui réduit le réel à ce qui est vérifiable.« Que Dieu ait un Fils, qu’il soit né de manière virginale, qu’il soit ressuscité après avoir été crucifié, que l’on ressuscite à sa suite,… non, vous n’y pensez pas, c’est incroyable !»

- Dieu insupportable. C’est ce que ressentent tous ceux et celles qui se sont éloignés de leur éducation chrétienne parce qu’elle pesait sur eux comme un carcan dogmatique et moralisant qui ne les faisait plus vivre et dont ils se sont libérés pour grandir en humanité. La foi chrétienne apparaît pour eux comme un obstacle à leur humanité.

- Dieu indéchiffrable. La résistance consiste ici dans la difficulté de comprendre, face à l’étrangeté, la diversité ou la complexité des langages qui rendent perplexes. Les médias n’arrangent pas les choses ; elles disent tout et son contraire. Comment s’y retrouver ? On reste alors dans le flou sans pouvoir se situer ou, bien encore, on bricole ses croyances personnelles.

- Dieu inclassable. Ici, c’est la question de Dieu elle-même qui se dissout. Elle tombe dans le non-lieu. On peut se passer de la question de Dieu et s’installer tranquillement dans une vie areligieuse.

Ces cinq résistances constituent peu ou prou ce qui est transmis en héritage aux jeunes générations. Elles constituent, comme pour nous-mêmes, d’ailleurs, ce qu’elles ont à traverser et à dépasser pour accéder à la foi d’une manière mûrie et personnelle. Car, en effet, si l’Évangile garde toute sa force aujourd’hui, ce n’est pas en deçà de ces résistances, mais au-delà, en les traversant.

 

Émergences nouvelles : la remontée des sagesses, la quête de spiritualités individuo-globales, les réaffirmations identitaires

Dans cette situation de double sécularisation que j’ai décrite, qu’est-ce qui est en train de naître ? Il me semble que l’on peut discerner aujourd’hui trois émergences nouvelles.:

Tout d’abord, comme le souligne Chantal Delsol dans son ouvrage « L’âge du renoncement 4», on assiste aujourd’hui à une remontée des sagesses païennes. Pour ces sagesses, il s’agit d’habiter le monde et de l’aménager au mieux sans rapport à une divinité quelconque, sans espérance non plus en une autre vie après la mort. Ces sagesses reprennent bien des valeurs promues par la tradition chrétienne, mais dégagées de leur terreau religieux. Ainsi, l’éthique se substitue-t-elle à la religion et la sagesse à la foi. Dans ces sagesses, le monde apparaît muet. Il n’a pas de sens donné à l’avance. C’est nous qui habillons le monde du sens, c’est nous qui le configurons en y poursuivant nos projets. Ces sagesses manifestent un équilibre subtil d’épicurisme, de stoïcisme et de panthéisme. D’épicurisme, car il convient d’aménager le monde pour que la vie de chacun et de tous soit la meilleure et la plus agréable possible. De stoïcisme, car il ne faut pas espérer un au-delà de notre monde. Il faut espérer moins et aimer davantage, explique André Comte-Sponville, dans son ouvrage « L’esprit de l’athéisme 5». De panthéisme enfin, au sens où il n’y a pas d’arrière-monde, ni d’au-delà, ni d’altérité qui le transcende. Le seul monde qui nous soit donné est celui que nous éprouvons comme une totalité dont nous sommes une partie.

Une deuxième émergence que l’on peut discerner aujourd’hui, c’est la quête de spiritualités que Raphaël Liogier, dans son ouvrage « Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ?6» qualifie d’« individuo-globales ». Pour lui les religions ne disparaissent pas mais changent. Elles sont toutes aspirées vers une religion globale, de la même manière que les divers fleuves coulent vers l’océan. Dans cette religion globale, ce qui est déterminant c’est, à la fois, l’individu dans sa conscience personnelle et le tout avec lequel il est en connexion. Comme l’individu cherche le contact avec le tout, les appartenances particulières à telle ou telle tradition perdent de leur importance et leurs frontières deviennent floues. Ainsi l’individu peut-il puiser ici et là les éléments de spiritualité qui lui conviennent en transgressant les frontières culturelles et religieuses, à l’intérieur d’une totalité qu’il n’aura jamais fini de parcourir.

Enfin, face à cette remontée des sagesses et cette montée des spiritualités individuo-globales, on peut remarquer les poussées identitaires des différentes religions traditionnelles instituées, en particulier de l’islam et du christianisme. On peut comprendre, en effet, que, dans une époque de mutation, elles cherchent à faire valoir leur identité, la pertinence de leur message, le bien-fondé de leur tradition, de leurs rites et de leurs coutumes. Pensons, par exemple, au sein du catholicisme, à la tendance à redéployer les signes identitaires et les dévotions traditionnelles. Ces affirmations identitaires sont, sans doute compréhensibles. Elles peuvent rester ouvertes au dialogue et à la rencontre de l’autre sans se fixer dans le conservatisme. Mais on sait aussi qu’elles peuvent se pervertir dans des formes sectaires, fondamentalistes ou intégristes.

Après avoir analysé notre contexte et les émergences qui s’y manifestent, comment penser l’évangélisation aujourd’hui ? Quelles perspectives théoriques et pratiques se donner tenant compte de la prédication évangélique des béatitudes.

2.2. Le salut commence avec la pratique des béatitudes. L'annonce évangélique, comme acte de charité, vient se greffer sur un salut déjà en marche.

Soulignons tout d’abord – c’est capital pour notre propos – que les béatitudes évangéliques s’adressent à tous et à toutes sans distinction de race, de culture, de langue, de confession ou de religion. Quand Jésus dit « Heureux les pauvres de cœur, heureux les doux , heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim et soif de justice, heureux, les miséricordieux, heureux les cœurs purs, heureux les artisans de paix, le Royaume des cieux est à eux », il ne réserve pas ses propos aux seuls chrétiens. En réalité, le salut est à l’œuvre dans le monde partout où se pratiquent les béatitudes. Adoptons cette perspective comme point de départ pour penser l’évangélisation. Cette perspective nous décentre complètement. Elle nous met devant le fait que le salut nous précède toujours. Il est là avant nous, indépendamment de l’Église, par la grâce de Dieu déjà agissante dans la chair du monde.

Par salut, entendons « la vie en abondance » que Dieu souhaite pour tous, pour chacun et chacune. Ce salut comprend tout ensemble la santé, le bien-être, la guérison, le pardon, la réconciliation, la traversée des épreuves, la délivrance du mal, les relevailles de la mort elle-même et finalement la vie éternelle dans le Royaume à venir. Le salut ainsi compris désigne le processus d’humanisation dans lequel nous sommes pris jusqu’à son aboutissement. Le salut, c’est l’œuvre de Dieu en nous qui nous conduit, tous et chacun, vers la vie en abondance.

Point n’est besoin d’appartenir à la communauté chrétienne pour être dans cette dynamique de salut. La pratique des béatitudes ou, même, le désir de les pratiquer, voire le désir du désir de les voir pratiquées suffisent pour que le salut prenne corps. Entendons ici la phrase de Paul VI dans l’exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi.« Il ne serait pas inutile, dit-il que chaque chrétien et chaque évangélisateur approfondisse dans la prière cette pensée : les hommes pourront se sauver aussi par d'autres chemins, grâce à la miséricorde de Dieu, même si nous ne leur annonçons pas l'Évangile 7» Ou encore, cette autre affirmation de Gaudium et Spes « Puisque le Christ est mort pour tous, et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé(s) au mystère pascal8».

Ces perspectives constituent pour les chrétiens une sérieuse leçon d’humilité comme aussi de joie et d’espérance. L’appartenance à la foi chrétienne n’est pas une condition du salut. Elle n’est pas le chemin unique et obligé. En réalité, le salut est à l’œuvre dans l’humanité ; il fait partie de la condition humaine dans sa diversité, dès lors que les béatitudes sont vécues ou, au moins désirées. C’est pourquoi, comme le souligne le pape François, dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium9, il y a des fruits de salut dans toutes les religions comme aussi dans l’humanisme athée.

Pourquoi alors proclamer l’Évangile si le salut est à l’œuvre même si nous ne l’annonçons pas ? C’est la charité qui nous presse à annoncer la Bonne Nouvelle. L’Église n’apporte pas le salut. Il est déjà à l’œuvre dans le monde par la grâce de Dieu. Mais ce que nous apportons, c’est la reconnaissance du salut. C’est par charité et pour la joie que nous annonçons l’Évangile et que nous invitons à la foi chrétienne. Cette foi chrétienne n’est pas le chemin unique et obligé pour être engendré à la vie de Dieu. Mais elle est radicalement précieuse et salutaire pour ce qu’elle permet de reconnaître, de vivre et de célébrer. Cela transforme, en effet, la vie que de reconnaître que nous sommes fils et filles de Dieu, frères et sœurs en Jésus-Christ, aimés inconditionnellement et promis à la vie éternelle dans le Royaume de Dieu.

Une comparaison peut illustrer ce que je viens de dire. On peut vivre sous les nuages sans voir le soleil, on peut mener une vie sensée, joyeuse, heureuse, sans voir le soleil tout en bénéficiant de ses bienfaits. Mais, si à un moment donné, le ciel s’ouvre et que le soleil apparaît en donnant une couleur nouvelle à toutes choses, alors, on découvre le monde d’une toute autre façon, avec joie. Cette reconnaissance change la vie et on s’y attache comme à une perle précieuse. Ainsi, pourrait-on dire, en va-t-il de la foi chrétienne. Elle est une grâce supplémentaire qui vient s’ajouter à la grâce du salut déjà à l’œuvre dans la chair du monde. Elle nous fait entrer dans la reconnaissance joyeuse de ce salut. Le salut à l’œuvre dans le monde est une première grâce. Le reconnaître est une seconde grâce qui ajoute à l’existence une saveur nouvelle.« De sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce », dit le prologue de l’Évangile de Jean. Cette reconnaissance du salut apporte la joie et aussi une communion nouvelle avec Dieu et entre nous:« Ce que nous avons vu du Verbe de vie, ce que nous avons touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons, pour que vous soyez en communion avec nous, et notre communion est avec le Père de Jésus-Christ, et nous vous l’annonçons pour que votre joie – et notre joie - soit complétée.». C’est donc pour la joie et pour une communion nouvelle que nous invitons à reconnaître le salut déjà en marche. Et cette annonce est elle-même un acte de charité,« la première des charités10»

Comment penser l’évangélisation dans les perspectives que je viens d’énoncer. Je propose ici d’envisager l’évangélisation en quatre temps.

2.3. Les quatre temps dans l’évangélisation :

Premier temps : Se laisser évangéliser par la pratique des béatitudes que nous voyons dans le monde.

Quand Jésus proclame les béatitudes, où croyez-vous qu’il les a apprises ? En regardant les gens, en les fréquentant. Comme le souligne Christophe Theobald dans son ouvrage « Le christianisme comme style11», Jésus manifestait une capacité étonnante d’apprentissage au contact des gens, à travers les rencontres qu’il faisait. Les béatitudes, il les a apprises en voyant vivre les gens. Il discerne la sagesse, la sainteté humaine des gens qu’il rencontre et voit vivre. Aujourd’hui encore, nous avons, comme chrétiens, à nous laisser instruire, à nous laisser évangéliser par la pratique des béatitudes qui sont vécues partout dans le monde, souvent là où nous nous y attendons le moins. Rappelons-nous la parole de Jésus :« Les prostituées et les publicains vous précèdent dans le Royaume de Dieu »(Mt 21,31). Il est vrai, en effet, que dans le monde réputé être celui des marginaux, ou de ceux qui sont en dehors des canons de la moralité établie, on peut rencontrer des pratiques extraordinaires des béatitudes. Et l’on se dit :« Oui, ça, c’est l’évangile ». On trouve cela, partout, dans toutes les latitudes et toutes les religions. Donc, première attitude : se mettre en position d’apprentissage, se laisser évangéliser par l’Esprit du Christ qui nous précède « dans la Galilée des nations ».

Deuxième temps de l’évangélisation : Pratiquer nous-mêmes les béatitudes

Le deuxième temps de l’évangélisation consiste pour la communauté des chrétiens à mettre elle-même en pratique les béatitudes. Cette mise en pratique comprend essentiellement deux formes : la diaconie (le service du monde) et la koinonie (la vie fraternelle en Église).

La diaconie, tout d’abord.« L’idée de service, disait Paul VI dans son discours de clôture du concile, a occupé une place centrale dans le Concile (…) L’Église s’est pour ainsi dire proclamée la servante de l’humanité (…) Toute sa richesse doctrinale ne vise qu’une chose : servir l’homme 12.» La première mission des chrétiens consiste dès lors à favoriser l’émergence et la dissémination des valeurs du Royaume dans le tissu social : l’assistance mutuelle, le soutien des faibles, l’éducation des jeunes, la visite des malades, l’accompagnement des mourants, le pardon des offenses, la libération des mauvais esprits, la réconciliation entre les adversaires, le combat pour la justice, etc.. Les chrétiens, au nom de l’Évangile, sont appelés à rejoindre les lieux de pauvreté et d’exclusion et à s’engager, avec les personnes concernées, dans l’instauration et/ou la restauration de justes relations entre les sexes, entre les classes sociales, entre les générations, entre les cultures, entre les nations, entre les religions et avec la nature. Rendre un culte à Dieu, c’est servir l’homme. Il n’y a pas d’autre culte crédible.

N’oublions pas, à cet égard, que l’Église tient son autorité de la reconnaissance que les pauvres manifestent à son endroit. Supposez que les pauvres n’aient aucune place au sein de l’Église, aucune reconnaissance pour son action humanisante menée avec eux et pour eux, elle perdrait toute autorité. L’Église, en d’autres termes, tient son autorité de la voix des pauvres. Considérez, par exemple l’abbé Pierre. Il est resté, en France, l’homme le plus populaire et le mieux estimé de tous. C’est son engagement pour un monde plus humain qui lui conférait son autorité. L’église, en ce sens, est prioritairement « ordonnée »– au sens fort du terme – à la charité, au service du monde. Elle est appelée à être un corps de charité dans la chair du monde. L’évangélisation, de ce point de vue, commence par toucher les corps. La charité, c’est toute action que l’on voit, que l’on ressent, qui touche, réconforte, soulage, redresse, élève, etc. L’évangélisation, en ce sens, touche d’abord les corps dans la mesure où, les communautés chrétiennes, comme témoins de l’Évangile, forment ensemble un corps de charité dans la chair du monde. C’est, dans ce sens, me semble-t-il, que le pape François, dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium, parle de la pastorale comme un « corps à corps».« L’Évangile, écrit-il, nous invite toujours à courir le risque de la rencontre avec le visage de l’autre, avec sa présence physique qui interpelle, avec sa souffrance et ses demandes, avec sa joie contagieuse dans un constant corps à corps. La foi authentique dans le Fils de Dieu fait chair est inséparable du don de soi, de l’appartenance à la communauté, du service, de la réconciliation avec la chair des autres. Dans son incarnation, le Fils de Dieu nous a invités à la révolution de la tendresse13»

La diaconie, bien évidemment, ne va pas sans le support d’une communauté fraternelle. La koinonie, c’est précisément la vie fraternelle entre les chrétiens eux-mêmes. L’Église est souvent éprouvée comme la gardienne de l’ordre moral, comme une bureaucratie, comme un pouvoir, comme une institution hiérarchique, comme un ensemble rituel, comme un théâtre médiatique, comme une tradition à conserver, etc. Mais où donc, en définitive, l’Église est-elle éprouvée concrètement comme une communauté fraternelle ? Pourtant l’enjeu est là. L’évangélisation aujourd’hui passe par l’existence de communautés fraternelles qui sont des figures d’Évangile. L’exigence ici est de bâtir l’église sur la réciprocité, sur l’égale dignité de ses membres, sur un exercice du pouvoir ordonné et ajusté au service, à l’épanouissement de tous et de toutes, de telle sorte que tous puissent reconnaître qu’être chrétien est un chemin authentique d’humanisation. La crédibilité de l’Église réside en ce sens dans l’excellence des qualités relationnelles qu’elle promeut et dans la justesse de l’exercice du pouvoir en son sein. La question de l’exercice du pouvoir, en effet, et, notamment, celle de la place des femmes dans l’Église constituent aujourd’hui deux défis importants. Par exemple, on peut espérer que la nomination des évêques, à l’avenir, soient plus participative. On peut espérer aussi une église où les ministères seront pris en charge, au moins pour une part, par les communautés locales elles-mêmes. On prie depuis 50 ans pour avoir des vocations sacerdotales, avec un succès relatif. C’est peut-être qu’il nous faut prendre les choses autrement. Nous devrions-nous pas aller vers une église où on pourra dire à un moment donné à quelqu’un « Toi, qui es déjà en charge de la communauté, n’accepterais-tu pas d’être proposé à l’ordination pour présider l’Eucharistie ?» A ce moment-là, on pourra avoir des prêtres pour tout le monde, mais, pour cela, il faut envisager d’ordonner des personnes qui sont effectivement en charge des communautés locales. J’espère que l’on va vers cette église-là ! Des évêques s’y préparent, même si d’autres restent réticents.

Quant à la place des femmes dans l’Église, il faudra, comme y invite le pape François,«élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église14». On peut espérer, à cet égard, que l’on avance vers une Église où les trois pouvoirs traditionnels d’enseigner, de gouverner et de sanctifier ne sont plus réservés à un seul clergé masculin.

Troisième temps de l’évangélisation : annoncer l’Évangile

L’annonce de l’Évangile, en fait, vient se greffer sur la pratique des béatitudes, sur la charité comme diaconie et koinonie.« Si ne j’ai pas la charité, dit Saint Paul, je ne suis d’une cymbale retentissante »(1Co13,1). Ce que l’on voit, c’est la charité ; ce que l’on entend, c’est l’annonce qui en dit le sens et en révèle le mystère. Et cette annonce elle-même est un acte de charité supplémentaire puisqu’elle offre à l’autre le meilleur que l’on puisse lui donner pour sa joie.

Cette annonce de l’Évangile articule une double prédication : la prédication de Jésus et la prédication sur Jésus.

La première prédication que nous avons à transmettre est, en effet, celle de Jésus lui-même. Jésus vivait et proclamait, à la fois, les béatitudes. Il invitait à y reconnaître la venue du Royaume de Dieu parmi nous ; un Dieu que l’on peut prier en disant « Notre Père ».

Mais nous avons à honorer aussi une deuxième prédication ; la prédication sur Jésus lui-même. Que dit cette prédication sur Jésus ?«Cet homme-là qui a passé sa vie à faire le bien, qui a prêché les béatitudes, qui soignait les malades, qui touchait les lépreux, qui fréquentait les pécheurs, il a été rejeté et mis à mort par les autorités religieuses de son temps, mais Dieu l’a ressuscité, il est le Seigneur, le Sauveur, le Fils de Dieu. Croyez en l’Évangile, faites-vous baptiser, rassemblez-vous en son nom pour le célébrer et en vivre ».

 

Bien entendu, ces deux prédications sont intimement liées, L’une ne va pas sans l’autre, mais elles sont différentes. La prédication des béatitudes n’est pas ecclésio-centrée ; elle promeut l’émergence du Royaume de Dieu et la reconnaissance de ce Royaume partout où elles sont vécues. L’autre prédication, elle, rassemble en Église ceux et celles qui, touchés par la prédication de Jésus et par le témoignage de ses disciples, confessent leur foi en Jésus-Christ, Seigneur, et deviennent à leur tour ses disciples. L’Église se constitue par cette prédication-là.

Quatrième temps de l’évangélisation : initier à la vie chrétienne les nouveaux croyants

Une communauté qui vit les béatitudes et annonce l’Évangile doit aussi s’organiser pour accueillir les nouveaux croyants et les initier à la vie chrétienne. C’est là un défi important pour les communautés chrétiennes d’aujourd’hui.

« On ne naît pas chrétien, on le devient », disait déjà Tertullien15. C’est vrai aujourd’hui plus que jamais. Devenir chrétien demande du temps, une traversée des doutes, une réflexion approfondie, une conversion spirituelle, une initiation aux différents aspects de la vie chrétienne. D’où, la nécessité d’un accompagnement fraternel de ceux et celles qui veulent devenir disciples du Christ au sein de la communauté chrétienne. C’est pourquoi l’Église d’aujourd’hui, notamment en France, a pris délibérément l’option d’une pédagogie catéchétique de type initiatique. L’idée fondamentale est que les communautés chrétiennes puissent offrir un milieu catéchisant – un bain ecclésial – qui initie aux divers aspects de la vie chrétienne.

Cette pédagogie initiatique présente au moins quatre caractéristiques :

- Un tissu fraternel. C’est la première condition d’une pédagogie initiatique. Lorsqu’une personne se présente pour devenir chrétienne, la première chose à faire, ce n’est pas de lui expliquer les choses de la foi, mais de lui ouvrir un espace de fraternité qui va accueillir sa demande et accompagner sa démarche.

- Un apprentissage de la foi par le biais d’un partage. La deuxième caractéristique d’une pédagogie initiatique est qu’elle ouvre un espace d’apprentissage de la foi par le biais d’un partage autour du texte évangélique. En un petit groupe, on prend le texte évangélique et, à partir du texte, on se pose des questions sur la foi. Les catéchumènes avancent ainsi, peu à peu, dans l’intelligence de la foi par le biais d’un dialogue avec leurs accompagnateurs et accompagnatrices.

- Des expériences à vivre. La troisième caractéristique d’une pédagogie initiatique consiste dans le fait qu’elle offre des expériences à vivre qui donnent à penser et sont ainsi l’occasion de grandir dans l’intelligence de la foi sur la base et à partir des expériences vécues. Ces expériences peuvent être de divers types : expériences de vie communautaire et de partage de foi, expériences de célébration et de prière, expériences d’engagement pour la justice, etc. La pédagogie catéchétique classique partait, elle, d’un enseignement de la foi destinée à être mis ensuite en pratique. Ici, à l’inverse, conformément au principe dit « mystagogique », on part plutôt d’expériences diverses et ce sont ces expériences qui sont instructives. Elles sont l’occasion d’une réflexion, d’un apprentissage.

- Un parcours par étape. Enfin, quatrième caractéristique, la pédagogie catéchétique de type initiatique offre des étapes à parcourir : en l’occurrence, l’entrée en catéchuménat, l’appel décisif en présence de l’évêque du lieu, le rites préparatoires aux sacrements de l’initiation, la réception des trois sacrements de l’initiation et, enfin, le temps du néophytat. Ces étapes définies sont bien connues, à l’avance, par les catéchumènes, mais la manière de les traverser, le temps qu’ils prennent pour les franchir varient selon la maturation de leur réflexion, de leur désir, de leur engagement. Le franchissement des diverses étapes demeure donc éminemment personnel et libre.

*

**

Faisons le vœu que, dans l’esprit des béatitudes, adviennent ainsi des communautés chrétiennes qui soient évangélisantes par leur vie fraternelle comme par leur service du monde et qui soient également capables d’accompagner ceux et celles qui, touchés par l’annonce de l’Évangile, désirent devenir à leur tour disciples de Jésus-Christ.

 

1 De Catechizantis rudibus, IV,§8.

2 Vatican II, Dei Verbum,§1.

3 Michel Serres, le Tiers-instruit, François Bourin,Paris, 1991, pp.178-182.

4 Cerf, Paris, 2012.

5 Albin Michel, Paris, 2006, pp.62-64.

6 Armand Colin Paris, 2012.

7 Paul VI, Exhortation Apostolique Evangelii Nuntiandi sur l’évangélisation du monde moderne, 1975,§80.

8 GS 22 ; voir aussi LG 16 ; AG 7

9 Voir les paragraphes 147 – 254.

10 François, Evangelii Gaudium,§199.

Jean-Paul II, Novo millenio ineunte, 2001, n°50.

11 Editions du Cerf, 2007.

12 Paul VI, Discours de clôture du Concile Vatican II, 7 décembre 1965.

13§88.

14 Evangelii Gaudium,§103 et 104.

15 Tertullien de Carthage, décédé en 220.

Version téléchargeable
Liste des documentsTaille
Icône PDF André Fossion. Modernité des béatitudes. Repenser l'évangléisation.256.27 Ko
Rubrique du site: 
Coups de coeur de la CCBF
Ajouter un commentaire