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Marion Muller-Colard. L’Annonciation selon Otto Dix.

Marion MULLER-COLARD
OTTO Dix. L'annonciation. © Image basse définition.
Texte de l'homélie prononcée par  Marion MULLER-COLARD lors de la 2e Célébration de la Parole suivie par plus de 160 personnes le 14 décembre 2017. La Célébration régulière de la Parole est une initiative de la Conférence Catholique des Baptisé-e-s Francophones.

 

« Me voilà comme une église

toute la honte dessous »

Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres

 

Fille d’un protestant et d’une athée féministe, ces deux-là s’étant rencontrés pendant mai 68, j’avais peu de chance de m’intéresser de près à Marie. C’est une figure biblique finalement assez discrète, le protestantisme autorise à ne la voir que comme l’instrument d’un destin plus grand qu’elle et qui finalement l’avale. J’avais fait mienne la réplique acerbe de son fils lors des Noces de Cana : « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? ».

Si bien que je me suis longtemps cru fâchée avec Marie. Et qu’il m’a fallu gratter bien des vernis, décomposer toute une iconographie dorée, un peu trop baroque et grandiloquente à mes yeux, pour retrouver dans les débris de mes fouilles la femme entre toutes les femmes. Bénie, je ne sais pas. Ou bien alors, de cette étrange bénédiction qui nous blesse pour nous élire. Est-il d’ailleurs d’autres bénédictions que celles de nos blessures ?

Et c’est un homme qui après des années d’errance, de quête et d’éloignement, m’a rendue à Marie. Cet homme, c’est Otto Dix. Un peintre allemand du 20e siècle qu’on dit être de l’école de la « nouvelle objectivité ». Un peintre passablement torturé par les horreurs de la guerre qu’il a vues de ses yeux et qu’il a mises en croquis, jusqu’à superposer cette expérience de la guerre avec la figure de Marie en un tableau insolite qu’il appellera : La Madone aux barbelés. Mais avant cela, il y a ses propres circonvolutions autour du Retable de Matthias Grünewald, et son travail non seulement sur l’Annonciation mais aussi sur la crucifixion avec, comme pour Grünewald, un souci du macabre non pas par complaisance morbide, mais pour faire voir l’horreur nue, sans détour. Otto Dix s’offusque de ce que l’iconographie chrétienne a édulcoré le réel de l’Évangile. Dans un entretien sur son rapport à la religion, dans lequel il commence par dire « Je ne sais pas si je suis croyant ou si je suis athée, ou quoi d’autre encore », il dira aussi ceci à propos des tableaux représentant le crucifié : « … il est suspendu à la Croix comme un danseur de ballet, n’est-ce pas, beau et net, merveilleusement bien lavé. Mais si vous lisez une description exacte de ce que c’est, une crucifixion… C’est quelque chose de si affreux, de si effroyable. Comme les membres enflent, n’est-ce pas? Comme on étouffe. Comme le visage change de couleur. De quelle mort affreuse, affreuse, meurt le supplicié. Mais non, on nous le montre suspendu là-dessus comme un magnifique jeune homme . Allons! De la poudre aux yeux, tout ça. De la poudre aux yeux. Au lieu de voir la réalité comme elle est, exactement comme elle est, pour rendre encore plus grand le miracle de la Résurrection. Non, il fallait le suspendre là comme un jeune premier. C’est bien ce que je refuse de faire. Je vois ça de manière concrète, dans toute sa réalité, et je n’en démordrai pas. »

Ce que Dix dit ici du crucifié, il le met en scène également avec Marie. Il le peint et le peindra encore dans cette Annonciation qui me bouleverse. Car voilà peut-être ce qui m’a empêchée longtemps de rejoindre Marie dans l’intimité et le bouleversement de l’Annonciation : ce réflexe religieux de tirer vers la lumière, ce réflexe en somme de simplification qui aplatit l’insondable profondeur des récits. Les mots ici sont des surfaces qui disent que quelque chose d’immense se tient en dessous, et que c’est de tout cela que nous débordons. Car quelle chance inédite y a-t-il à saisir dans l’Évangile si l’incroyable qui nous y est confié ne nous fait pas déborder de nous mêmes ?

Comme on passe bien vite sur le Vendredi Saint pour se réfugier dans la Résurrection, on passe bien vite sur ce qu’il y a d’ombre, de violence, de torpeur dans l’Annonciation, pour courir à toute vitesse vers le Magnificat. On dit la grâce mais on ne dit pas son coût; or sans coût, la grâce n’a pas de valeur. Et sans dire le coût de la grâce, la religion n’est plus qu’une économie sans relief ni profondeur, une économie que plus rien ne distingue de nos autres économies psychiques. Je crois l’Évangile infiniment plus grand que cela en ce qu’il n’est justement pas l’évitement de l’ombre, mais son forage, un forage profond pour infiltrer au cœur de nos nuits un puits de lumière.

L’Annonciation comporte ce coût que nous avons tant de facilité à minimiser. Mais si nous refusons de sonder l’obscurité, comment pourrons-nous honorer l’appel d’être des enfants de lumière ? L’Annonciation comporte quelque chose de caverneux qu’on retrouve en Luc 1, 35 lorsque l’ange annonce que la Puissance du Très-Haut couvrira Marie d’ombre. Et si c’est le même verbe qui est employé pendant la transfiguration lorsque les disciples sont entourés d’une nuée - couverts d’ombre, littéralement, on se souvient que cette manifestation génère chez les disciples de l’effroi, une grande terreur. Les manifestations directes de Dieu ne sont pas celles qui nous conduisent immédiatement à la louange, aux béatitudes, au Magnificat. Dieu ne triche pas avec sa lumière : il sait ce qu’il en coûtera d’ombre et la vie des disciples, celle de Marie et celle même de Jésus ne peuvent pas se lire en faisant cette économie là. Si l’Ange requiert ici la confiance de Marie, c’est bien qu’il y a un risque, une menace. Je ne crois qu’à la mesure même où je doute. Je n’ai confiance qu’à la mesure même où j’ai peur. Et dans le oui de Marie, ce jour fou de l’Annonciation, j’entends un tremblement. Et c’est cela qui est superbe. Sinon, quel chemin pourrait-elle m’indiquer ? Elle ne dit pas grand chose Marie, ce jour-là. Elle dit : « Voici l’esclave du Seigneur. Qu’il en soit pour moi selon ta Parole ». Et dans les mains nerveuses de la jeune Marie d’Otto Dix j’entends cette tension immense, le non, le oui, le non-oui et finalement, le oui à l’Inouï.

Mais il y a autre chose qui se lit sur l’Annonciation d’Otto Dix et qui est osé, superbe, si proche de ce que fut certainement cette vertigineuse bascule dans la vie de Marie : ce feu dans le visage, ce rouge que deux seules émotions savent générer : le plaisir et la honte ; et parfois, souvent, les deux ensemble qui agissent dans nos corps comme des volcans et nous remontent du ventre aux joues.

J’ai appris dans mon métier de confidente que la honte, en particulier, parmi toute la galerie des émotions humaines, franchit rarement le seuil de nos paroles. Et comme tout ce qui ne peut se dire par la parole, elle se dit autrement : par le corps. Il faut beaucoup de tendresse et de connivence pour l’entendre - pour la voir, en vérité. Et l’accueillir. Celui qui la porte vous mettra sur sa piste par circonvolutions, mais sans doute ne vous livrera-t-il pas le mot tel quel, brut, implacable. Et que Marie ait eu honte, cela ne fait aucun doute. Et comme à nous tous, il lui faudra le rétablissement de son être dans la parole d’un autre pour prendre cette honte à bras le corps et la porter haute, tant pis, devant les hommes. C’est Élisabeth, chez qui Marie part se cacher, couver sa honte, qui lui dira en somme : peu importe l’opprobre, l’enfant dans mon ventre a reconnu le tien, c’est un enfant de Dieu que les hommes soupçonneront d’être un bâtard, les mêmes qui te soupçonneront d’être une fille de petite vertu, et à vous deux, allant au bout, vous abolirez pour toute vie humaine l’illégitimité.

Car il faut s’imaginer ce qu’ont enduré Joseph et Marie dans cette folie de Dieu. Peut-on croire une seule seconde que ça passe, le récit de l’Ange, auprès des parents, des amis, des prêtres ? Imaginez vous le courage qu’il faut à Marie pour redescendre de chez Élisabeth, après environ trois mois nous dit Luc, c’est-à-dire au moment où cela commence à se voir, où le ventre ne peut plus se rentrer, où le corps ne peut pas plus mentir qu’il ne le peut en ce superbe tableau d’Otto Dix ? Imaginez la dire : non, ce n’est pas Joseph, ni même aucun homme, c’est un Ange, c’est l’Esprit Saint, et je n’ai pas su dire non, alors j’ai dit oui ? Et la honte de Joseph, les plaisanteries, les sarcasmes, la violence inévitable. Ce n’est pas pour rien que le premier réflexe de ce saint homme est de vouloir rompre les fiançailles, comme nous le dit Matthieu. Pourtant il reste. C’en est fini de lui. Toute sa vie, il l’entendra, l’enfant du Saint Esprit, la blague qui fait de lui un couard, un naïf, une mauviette, un imbécile. C’est totalement fou mais il a confiance en elle, et elle, elle fait avec sa honte à lui, avec sa honte à elle. Elle couve la honte et dans son ventre elle la transforme. Elle donne naissance à l’enfant illégitime pour inviter l’humanité entière à avoir le droit d’exister. Je n’ai jamais bien compris la grande affaire de la croix comme mort du Christ pour nos péchés. Mais je comprends à relire l’Annonciation avec les yeux de Dix qu’il est né pour abolir toute tentation humaine de s’empêtrer dans l’illégitimité. Il est le Dieu des bâtards que nous sommes tous, si peu sûrs de notre droit à vivre, si confus dans nos origines, si empêtrés dans les malédictions que nous faisons courir de génération en génération. C’est par sa naissance qu’il nous sauve en proposant ceci : soit je suis un bâtard et nous le sommes tous et nous croulons pour toujours sous tout ce qu’il faudrait faire pour acheter notre droit à exister, soit nous sommes tous enfants de Dieu.

Je regarde les joues rouges de la petite Marie d’Otto Dix et je pense à ces mots de Kierkegaard sur la honte : « Vraiment, il y a une honte salutaire; malheur à qui la rejette ! Elle est un guide et une sauvegarde dans la vie, malheur à qui rompt avec elle ! Elle est au service de la vraie sanctification et de la vraie liberté; malheur à qui s’en scandalise comme d’une contrainte! » (Sören Kierkegaard, « Un discours de circonstance », Discours édifiants à divers points de vue, 1847.)

Alors oui Marie enfin je te regarde et je te vois comme enfanteuse du divin en ce travail, précisément, de ne pas nous jeter de poudre aux yeux, ni de feuilles de dorure sur le magma tempétueux de nos vies, mais d’y plonger, dans un travail d’une insondable profondeur, à cet endroit de nos entrailles où se logent nos émotions les plus enfouies, nos plus vives tensions, celles qui travaillent en nous comme des contractions et nous mettent au monde.

Si tu es la femme d’entre toutes les femmes, c’est pour cette haute bassesse que tu diras dans le magnificat, ce magnificat qui pourra sortir de ta bouche parce que Dieu ne t’a pas envoyé seulement un Ange mais aussi une sœur avec qui parler de ventre à ventre. Cette haute bassesse qui nous invite à relever la tête non pas de n’avoir à rougir de rien, mais de savoir que c’est avec notre bassesse que nous accédons à l’humanité humaine - l’Évangile n’attend pas de nous d’être des surhommes, Jésus n’est pas un modèle de super-héros. Il fait de nous des hommes pleins et dont la bassesse même n’enlève rien à la légitimité.

Et quelle femme nous conduis-tu à être, Marie ? Qui es-tu ici, petite, paniquée, rouge de honte et de désir, voulant dire non et disant oui quand même ? Tu portes ici sur toi toute la complexité d’être qu’il serait si dommage de simplifier. Et je me risque à dire que si tu ouvres ici une voix sacrée, c’est celle de la vulnérabilité. Et si la femme trouve en toi une vocation particulière, c’est celle d’être gardienne de cet espace sacré de la vulnérabilité. Et tu es bien la mère de ton fils en ouvrant cette voix qui nous invite à trouver une puissance d’être dans le renoncement au pouvoir.

Notre puissance, inspirée par l’Évangile qui s’origine ici, dans les mains nerveuses et embarrassées d’une toute jeune femme visitée par l’imprévisible, notre puissance est celle d’accéder à la fragilité irréductible et de croire qu’il est possible d’en faire des merveilles.

Marion Muller-Colard

14 décembre 2017

 

 

 

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