Vous êtes ici

Lettre aux baptises N° 6. Pour une radicale nouveauté : la vie est un baptême

Daniel DUIGOU
© poudou99 — photo personnelle,

Jésus a ouvert une nouvelle perspective : l’espace sacré, c’est l’être humain et son avenir. Dans cette intelligence de la foi qui remet en cause une certaine pratique de la religion, la vie ne serait-elle pas à comprendre comme étant, en elle-même, un baptême qui actualise dans notre propre histoire la Pâque du Christ ?

Cette vie (la « vraie » vie, pour être fidèle au grec lorsque l’on évoque la vie dite « éternelle ») est une succession de naissances qui passent par une succession de morts, naissances et morts qui s’inscrivent – et c’est le plus important – dans la dynamique d’une « création », la même que celle de Pâque qui est d’abord « commencement ». Naissance d’un homme nouveau et mort de l’homme ancien. Le baptême renvoie à Pâques comme Pâques renvoie au baptême car, fondamentalement, il s’agit d’un « passage » de la mort à la vie.

Dans le texte fondamental des Béatitudes (Matthieu 5, 1-12) dont le thème principal est précisément l’homme nouveau (« Heureux celui qui … »), Matthieu développe ce « passage » à un nouveau paradigme - ou « modèle » - proposé par Jésus : une radicale nouveauté, plus que jamais d’une grande actualité lorsque l’on prend conscience du défi que représente l’évolution de la société du 21e siècle pour l’être humain. Ce nouveau paradigme, c’est le changement de rapport entre soi et l’autre qui implique celui entre soi et Dieu. Une nouvelle façon d’être au monde, à l’autre, à Dieu, dans l’altérité. Le philosophe Paul Ricoeur résumait cette nouvelle manière d’être en déclarant en substance que la ligne droite entre soi et Dieu passe par l’autre. Un double passage, car il fait aussi passer de l’échange (le troc) au don (la gratuité). Un acte de foi équivalant à un « saut » dans l’aventure de l’humain, comme l’écrivait le théologien Soren Kierkegaard. Mais l’appel des Béatitudes n’est pas un retour à la morale ou au religieux, au contraire. Il est la sortie de toute forme de régression sous l’emprise de la peur : c’est un appel au politique et donc, à l’action qui touche aussi bien l’individu que la collectivité, pour un futur à construire.

Pour bien comprendre ce qui est fondamentalement en jeu dans cette dynamique de la vie, la Bible s’ouvre sur le livre de La Genèse ; Celle-ci est une clé d’interprétation (une herméneutique) pour comprendre l’histoire comme « création », y compris la naissance, la mort et la résurrection de Jésus. La « création », c’est cette genèse ou ce commencement qui s’offre chaque jour à chacun(e), dans une dynamique de la nouveauté. C’est la Parole de Dieu, le Logos, qui crée le monde et met les êtres en mouvement en faisant rupture, séparant – comme le tranchant de l’épée – le passé du futur, les ténèbres de la lumière. Qui rend possible l’impossible (le « miracle » selon le théologien Karl Rahner), dans un inattendu de l’histoire. Et qui entraîne l’humanité, toute l’humanité, dans une aventure où la liberté fait naître des hommes et des femmes auteurs de leur destin, un « salut » qui s’accomplit dans l’être-Homme. Mais attention, l’Évangile ne propose pas seulement un nouvel humanisme comme un programme politique : dans cette expérience de la foi, c’est une rencontre avec le Christ dans une nouvelle relation qui « sauve » l’individu en le rendant libre.

La théologie n’est pas un discours qui se substitue au réel, mais la tentative d’une intelligence pour comprendre le réel de l’homme. La pensée hébraïque s’est développée à l’époque où dominait la philosophie hellénistique qui ne laissait à l’être humain que la possibilité de répéter (Ulysse revient à son point de départ). Progressivement, à partir d’une expérience de la vie et d’une confrontation du mythe à la réalité, elle a articulé une nouvelle vision de l’histoire passant par une nouvelle compréhension de « Dieu ». Dieu parle, explique La Genèse. Sa parole crée. Chaque jour est donc un jour nouveau et « Dieu vit que cela était bon » (Gn 1, 10). L’histoire est positive. Les hommes et les femmes sont appelés à l’inventer. Et c’est précisément parce que l’histoire est celle de la dynamique d’une créativité qui implique des ruptures et des commencements que le « salut » a un sens, qu’un autre demain est possible, que l’espérance est source de l’avenir, qu’un nouvel être humain advient.

« Ici et maintenant », le Royaume de Dieu commence par la construction d’une société de justice qui implique le respect de l’être humain, de tout être humain. La Bonne Nouvelle, c’est qu’avec Dieu, dans l’acte d’amour qui passe par la liberté, c’est possible. Voilà ce dont l’Église, c’est-à-dire le Peuple de Dieu, doit témoigner aux yeux du monde dans sa pratique (sa « praxis »), dans son expérience de la fraternité où s’apprend un nouveau vivre ensemble. Voilà le « passage » qui ne peut se vivre que dans une subversion du passé et dans une inventivité du futur ; ce serait la preuve que l’Église croit en ce qu’elle annonce (dixit Joseph Moingt). Un baptême (une naissance à l’Esprit) à recevoir, une Pâque (un commencement) à vivre, dans un engagement au cœur même de la modernité. Pour être « signe » de l’espérance dans son rapport au monde et à l’homme, l’Église est à inventer chaque jour ! N’est-elle pas née avec l’humanité, c’est-à-dire avec Adam, comme l’affirmaient les Pères de l’Eglise ?

Daniel DUIGOU,  curé de la paroisse St Merry, Paris.

Crédit photo : Par poudou99 — own work, photo personnelle de Poudou99, CC BY-SA 3.0, Lien

La Conférence publie régulièrement : La lettre aux baptisé-e-s. Vous pouvez lire toutes les lettre déjà publiées en cliquant ici.

Rubrique du site: 
Les actualités
Ajouter un commentaire