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L’engagement des jeunes chrétiens au défi du pluralisme

René POUJOL
© Vincent Guilly / Wikimedia Commons

Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien pose, d’une manière qui peut prêter à débat, une question essentielle aux jeunes catholiques. 

Le 27 mars 2017, à moins d’un mois du premier tour de la présidentielle, Le Monde publiait une tribune titrée « Nous, jeunes catholiques, refusons de laisser à la droite le monopole des valeurs chrétiennes ». Un texte engagé, appelant les catholiques à ne pas délégitimer les candidatures de Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, au motif d’un prétendu antichristianisme ou de choix sociétaux controversés, alors que leur projet politique était également porteur d’exigences sociales conformes à l’Évangile. Six mois plus tard, les trois jeunes intellectuels signataires de cette tribune prolongent leur réflexion dans un livre au titre évocateur : Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien. (Pierre-Louis Choquet, Jean-Victor Elie, Anne Guillard – Éd. de l’Atelier. Deux sont doctorants, un étudiant en master.)

Une revendication d’autonomie face au « pouvoir sacerdotal »

Un engagement, perçu non pas comme conséquence de la foi mais bien comme « le lieu de la foi » et qui s’inscrit dans une lecture critique de l’institution catholique. Pour ces jeunes auteurs, c’est l’incapacité de leur Église à se décentrer vraiment d’elle-même, à regarder la modernité avec la bienveillance à laquelle appelait pourtant Vatican II, à se risquer à la rencontre et au dialogue au sein d’une société pluraliste et à « prendre au sérieux les interrogations de nos contemporains chercheurs de sens »… qui expliquerait la désaffection massive de la jeunesse.

D’où leur « refus de bâtir l’Église sur un pouvoir sacerdotal » crispé sur une conception monolithique de la vérité, formulée en un langage inaccessible à nos contemporains. Dès lors, leur revendication d’une juste autonomie des laïcs semble aller bien au-delà du seul registre de l’engagement dans la cité, traditionnellement reconnu comme légitime par le magistère. Dans cet ouvrage, ils plaident ainsi pour un « christianisme de l’inachèvement » où la Création serait enfin reçue – comme y invitent nombre de théologiens – non comme un moment inaugural figé mais comme un processus dynamique et ouvert, auquel tout être humain – croyant ou non croyant – est associé, par volonté divine.

Justice sociale et justice écologique

Ces préalables étant posés, les auteurs définissent ce que sont, pour eux, les priorités de l’engagement auquel ils appellent. Au premier rang desquelles « le combat pour la justice sociale et celui pour la justice écologique, étroitement articulés l’un à l’autre », qui porte une critique radicale du libéralisme économique. Parallèlement, ils plaident pour une réhabilitation du politique et, face aux réfugiés et aux migrants, pour un sens de l’hospitalité dont ils soulignent qu’il ne s’origine pas dans le seul christianisme. À ce propos ils citent l’Odyssée et cette réaction de la foule lorsque Antinoos s’en prend à Ulysse déguisé en mendiant : « Tu as eu tort de frapper ce malheureux vagabond […], peut-être est-ce un dieu venu du ciel. »

Le conservatisme, une « voie sans issue » ?

Il y a dans ce plaidoyer, qu’il faut lire, beaucoup de détermination, d’intelligence et de générosité. Mais également un parti pris qui demande à être interrogé : celui de considérer que ce combat ne peut être que de gauche et progressiste, et donc ne pas pouvoir rejoindre celui d’une autre jeunesse chrétienne considérée comme de droite et conservatrice, même si elle s’inscrit, en fait, dans un même mouvement écologique et anticapitaliste. Or l’écologie n’est-elle pas d’abord un conservatisme ? Et tout conservatisme est-il par nature réactionnaire ?

Dans un article récent de la revue Esprit consacré au « Renouveau conservateur en France », le sociologue Yann Raison du Cleuziou écrit : « Le conservatisme est donc politiquement au centre : c’est la condition de l’intégration raisonnée des idées nouvelles à la société, qu’elles proviennent de la gauche ou de la droite. Le conservatisme est un sens de la mesure, une recherche prudente de la limite au-delà de laquelle un progrès promis devient une régression plus que probable. » (Un renversement de l’horizon du politique, octobre 2017, p.140)

Émancipation individuelle et service du Bien commun 

Lorsque les auteurs du livre invitent à la construction d’un monde « qui permettrait le libre développement de chacun sur une terre habitable par tous », on devine que le vrai clivage avec leurs jeunes coreligionnaires porte en fait sur les débats dits de société : mariage pour tous, PMA, féminisme… Et qu’ils partagent avec la gauche le sentiment qu’il y a dans cette « émancipation » un aspect non-négociable, là ou d’autres s’interrogent précisément sur les limites d’une telle émancipation individuelle au regard des exigences du Bien commun.

N’y a-t-il pas un paradoxe à se référer avec constance à l’encyclique Laudato Si’ du pape François, tout en cherchant à se démarquer avec autant d’insistance des jeunes chrétiens de la revue Limite qui entendent précisément promouvoir l’écologie intégrale qui en est la substance, au motif qu’ils en feraient une lecture « intégraliste » ? (La Vie du 2 novembre 2017, p.40) N’est-il pas tout aussi paradoxal de se prévaloir d’une sensibilité politique qui plaide la nécessaire prédominance de la nature dans le combat écologique et prétend s’en affranchir, au bénéfice de la culture, lorsqu’il s’agit du devenir de la personne humaine ? Comme si le conservatisme, fût-il sociétal, n’était pas le signe d’une nécessaire reévaluation de la notion de progrès qui ne fait plus consensus dans nos sociétés.

Le début et la fin de la vie…

Les auteurs concèdent néanmoins, il est vrai : « Si nous devons lutter ardemment pour que les hommes puissent prendre davantage le contrôle du système socio-économique qu’ils ont façonné, il est moins évident que nous devions à tout prix revendiquer l’émancipation en ce qui concerne le début et la fin de la vie : la “densité métaphysiqueˮ des débats bioéthiques devrait nous inciter à la prudence. »

« Le début et la fin de la vie »… Lue rapidement, la formule peut-être entendu comme une évocation « classique » de l’avortement et de l’euthanasie. Sauf que l’avortement – que l’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore – n’est plus vraiment en débat. Doit-on alors comprendre que les jeunes auteurs font ici allusion aux techniques d’assistance médicalisée à la procréation et notamment à la PMA dont l’élargissement à toutes les femmes sera, de fait, examiné lors de la révision des lois de bioéthiques prévue pour 2018 ? Ne pas le dire explicitement nourrit une ambiguité dont on regretterait qu’elle ait pour objet de mieux se démarquer de manière « progressiste » d’autres jeunes catholiques dont le combat pour la filiation naturelle est souvent dénoncé en termes de conservatisme réactionnaire.

Pour un dialogue sans ostracisme

J’applaudis pour ma part sans réserve à ce plaidoyer pour une culture de la rencontre et du dialogue « hors les murs » du monde catholique, à cette invitation à « inventer de nouvelles façons de vivre en commun susceptibles de dépasser, sans pour autant les nier, les différences d’appartenances et de convictions qui caractérisent notre société plurielle ». Mais à la lecture du livre, j’ai eu parfois le sentiment d’une culpabilisation excessive et un rien masochiste de l’Église catholique face à ce qui apparaît naïvement comme le « prophétisme » indiscuté de la modernité. Sans doute les auteurs ont-ils eux-mêmes perçu les limites de leur propos lorsqu’ils rectifient : « Ceci ne signifie pas pour autant que nous, chrétiens, “ayons tout à apprendre et rien à apporter.ˮ »

« Nous chrétiens », dans la diversité de nos propres convictions et sensibilités ? Ce n’est pas vraiment ce qui transparaît du livre et là semble bien se trouver sa pierre d’achoppement !

Dans le même article d’Esprit, Yann Raison du Cleuziou écrit encore : « La plupart des auteurs conservateurs rejettent le clivage gauche-droite, jugé obsolète et rêvent d’un choc politique qui permettrait à l’opposition entre libéraux-libertaires et conservateurs de devenir seule structurante. » (op cit. p. 241) À suivre ces deux grilles de lecture antagonistes on prend le risque de voir les auteurs du livre rejeter globalement les rédacteurs de Limite dans le camp de la droite et ceux-là regarder les premiers comme des libéraux-libertaires ce qui d’évidence, dans l’un et l’autre cas, est totalement réducteur.

Lorsque dans un essai court et percutant titré « Radicalisons-nous » (Éd. Première Partie) Gaultier Bès, directeur adjoint de Limite et figure de proue – parmi d’autres – des « néo-réacs » dénoncés par L’Obs, écrit : « Le rêve néolibéral a tourné au cauchemar et la farce financière ne fait plus rire les foules », est-il si loin de la pensée des auteurs du « Plaidoyer » ? Lorsqu’il poursuit : « Contre les mirages du “développement durableˮ et les mensonges de la “croissance verteˮ, par lesquels le système productiviste maintient son actuelle domination, être radical c’est vouloir changer des structures mortifères en changeant résolument de modèle. La radicalité ne peut qu’emprunter la voie de la sobriété, chemin de liberté », est-ce là, vraiment, l’expression d’un conservatisme bien pensant ? Même si d’autres idées, dans la revue qu’il codirige, peuvent être mises en débat.
 

René Poujol – 14 novembre 2017 (Ce texte a été rédigé, dans une première version plus concise, pour le site Aleteia que je remercie de cette publication. J’ai souhaité, ici, étoffer la réflexion.)

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