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L’émergence d’un être-Christ encore méconnu

Alain WEIDERT
Mandorle

Une piste à explorer pour sortir de la crise

« Un Synode en panne de propositions », « Un Synode en manque d’idées » titrait La Croix sur son site le 20 octobre 2018 et, dans la version papier du 22 octobre : « Un synode en quête de propositions ». Trois titres significatifs de l’hésitation et de l’expectative devant laquelle se trouve ce « Synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel ». Mais n’est-ce pas plutôt toute l’Église et non uniquement ce synode qui, à la suite des scandales, se trouve dans l’impasse, une Église en panne de propositions qui se rassure, se replie dans le cultuel, le sacramentel, le rituel ?
Un synode qui n’a pas vraiment joué cartes sur table puisque sa préoccupation essentielle était surtout de renforcer les rangs de l’institution, de pérenniser ses cadres en intégrant une jeune génération dans des structures et des fonctionnements ayant jadis fait leurs preuves, même si on leur concède quelques relookages. Le 20 octobre un autre article de La Croix titrait « Un synode des jeunes à la recherche de créativité ». Une créativité de quel ordre ? L’article suggérait « du concret » sous peine de décevoir. Des propositions ont été faites : des ministères temporaires à destination d’une même classe d’âge. Un accompagnement à la sexualité, une gouvernance mixte sans discrimination, un investissement dans le continent numérique ou l’espace public, une synodalité vécue à tous les niveaux. Mais pour y ex-primer quoi de spécifique et de mobilisateur puisque le sacré, la ferveur et la générosité ne marquent plus l’exception chrétienne ?

La lettre finale des pères synodaux adressée aux jeunes du monde n’insuffle malheureusement pas plus de réelles perspectives motivantes. Ce n’est pas parce qu’il y est question du « monde, que Dieu aime au point de lui avoir donné son Fils Jésus » (Jean 3, 16) que des jeunes éloignés de la foi chrétienne se sentiront concernés, appelés. D’autant plus que cette affirmation traîne avec elle depuis trop longtemps une interprétation théologique sacrificielle qui dénature la foi en Christ : Dieu aurait donné son fils en sacrifice pour réparer l’offense qui lui aurait été faite par le péché des Hommes, pour qu’il expie à leur place. Ce n’est là nullement la pointe du « salut » chrétien, la signature de l’amour divin ! Cette dénaturation du message christique ne peut en aucun cas être, pour notre humanité aujourd’hui, « paroles d’espérance, de confiance et de consolation ».
Cependant cette lettre évoque également un Christ « éternellement jeune ». Et si l’Église, dans la dynamique de ce synode et aiguillonnée par les scandales sexuels et les dérives de pouvoir, saisissait la chance ainsi offerte de comprendre et de formuler pour notre siècle la jeunesse du propos central de la foi, son fond croyable, aujourd’hui décrédibilisé et irrecevable ? Ne serait-ce pas plus urgent que de se demander comment renouveler les cadres, l’institution ou d’imaginer le retour de vocations à l’ancienne, à l’époque d’une humanité connectée ? Et si la créativité invoquée conduisait plutôt à la prise de conscience et à l’expression d’une vision, d’un appel, d’une commune vocation humaine, offerte gratuitement (donnée) à tout Homme ? Il y a une christicité de l’existence qui est porteuse de sens, de destinée et d’identité (de posture) pour les femmes et les hommes sécularisés, mondialisés, indifférents à la problématique d’un Dieu vieillard perdu dans son ciel.

L’Église est en panne. Ne le serait-elle pas de sa spécificité, de la formulation encore inédite d’une universelle posture humaine ? En panne, alors que grâce à la jeunesse de ce synode le message chrétien pourrait être suscité comme jamais encore. Prêtons l’oreille à un éveilleur des profondeurs ! « Là-dessus, je ne pense pas que nous ayons épuisé les virtualités de l’Évangile. […] On croit avoir épuisé la chose alors que l’on commence à peine à comprendre. » (Un trajet vers l’essentiel, Maurice Bellet, Seuil 2004, p. 82)
Une certitude largement partagée : « Le christianisme ne fait que commencer » (Père Alexandre Men, Le Cerf, 1996, prêtre russe assassiné le 9 septembre 1990) ; « Sommes-nous les premiers chrétiens ? » (Bruno Chenu, La Croix, 8 avril 2003) ; « Nous ne sommes peut-être qu’au début de la compréhension de l’Évangile » (Jean XXIII, cité par Ghislain Lafont dans L’Église en travail de réforme, Le Cerf, 2011, p.190) ; « Peut-être l’Église avait-elle des réponses pour l’enfance de l’homme mais non pour son âge adulte » (Pape François, Rio de Janeiro, 27 juillet 2013) ; « Le christianisme n’existe pas encore » (Dominique Collin, Salvator, 2018).

La grande préoccupation ecclésiale peut-elle être uniquement celle du manque de cadres frais ? Ne devrait-elle pas porter plutôt sur le manque de prise au sérieux de nouveautés toujours fraiches qui se cachent dans la Révélation « que la richesse de la parole du Christ est intarissable et que chez les nouvelles générations aussi peuvent apparaître de nouvelles lumières. Le caractère unique du Christ garantit également des nouveautés et un renouveau pour toutes les périodes de l’histoire. » (Benoît XVI, Catéchèse sur saint Bonaventure) ? Intarissable jusqu’où ?
Écoutons Adolphe Gesché nous interpeler à la margelle de notre puits ! « Un pas de plus, et l’on se demanderait, avec l’audace de l’analogie, si l’homme n’a pas reçu mission d’ek-sister Dieu (« Exister, n’est-ce pas ek-sister, sortir (ek-) du simple sistere ? » Et si Dieu n’existait pas, A. Gesché, Le Cerf, 2002, p. 22). Certes, Dieu est, et il n’a nul besoin de nous pour cela. Mais n’est-ce pas à nous de le faire exister ? […] Le nom de Dieu ne s’écrit, dans la Révélation, qu’avec des consonnes. C‘est à nous d’en créer les voyelles » (L’homme, A. Gesché, Le Cerf, 2001, p. 88). N’est-ce pas à une telle profondeur, à une telle compréhension de l’interdépendance de la Parole, de la synergie dans l’amour que les suites de cet inhabituel synode pour un discernement vocationnel pourraient parvenir ? Un changement de paradigme religieux, une métamorphose de l’appel.

Adam, l’Homme, émerge dans une mandorle.
  Ses deux mains relient consonnes et voyelles, ciel et terre. Là s’ex-prime le Verbe de Vie.

Détail d’une fresque d’Assise, La Création du monde

Espérer que nos enfants et petits-enfants entrent dans l’organigramme de nos grands-parents, même décléricalisé, serait vocation chrétienne perdue. Sans doute l’Église doit-elle oser leur dire que Dieu et l’Homme n’habitent plus aux adresses religieuses connues jusqu’alors, que celles-ci n’étaient que provisoires, un tremplin. Il est vain de rêver à une Église de la transmission du simple message vocationnel d’hier.
Sans doute s’agit-il maintenant de s’engager résolument dans une Église de la transition, dans une Église de l’émigration vers ce qui est en gestation depuis toujours : la manifestation chez toute femme, chez tout homme de la stature christique conjonctive de l’humain et du divin. Coïncidence et coopération du ciel et de la terre pour l’émergence chez tous d’un être-Christ encore méconnu, summum de vocation, de conscience humaine pour un authentique ministère. Sans idéalisation, sans privilèges, sans triomphe, les deux pieds sur terre comme Jésus de Nazareth. Nous n’avons pas encore épuisé toutes les ressources cachées du Concile de Chalcédoine, les deux natures convergentes et indivises… des consonnes et des voyelles.


Alain & Aline Weidert
à Chalvron près de Vézelay, le 01/11/2018, jour de la Tous-saints, de la Tous-christs.

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