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L’Apparition, une enquête au pays des âmes

Anne SOUPA
Affiche du film

Dans L’Apparition de Xavier Giannoli, Vincent Lindon joue le rôle d’un grand reporter meurtri par la mort en Syrie de son compagnon photographe. Le Vatican lui alors demande de participer à la commission d’enquête sur des apparitions de la Vierge en vue d’un procès de béatification. Le film nous entraîne bientôt dans un monde à la fois familier et étrange. Familier car on y retrouve les acteurs habituels du monde catholique : des curés de paroisse fiers d’avoir déniché une sainte, un Monsignore courtois et raffiné, des religieuses douces et discrètes, des fidèles subjugués, le tout sur fond de grands rassemblements pieux, sac au dos et cantiques aux lèvres. Un monde étrange, aussi, car on découvre la complexité des mobiles qui réunissent les protagonistes : la commission d’enquête, divisée, s’aligne sur son plus faible dénominateur commun, les sacro saintes « procédures canoniques », le télé évangéliste est un escroc déjanté, et tous ces gens à la crédulité insubmersible, attroupés aux pieds d’une statue de plâtre blanche et bleue évidemment – comme s’ils étaient eux-mêmes transformés en statues, veulent voir, toucher, embrasser, fascinés de ce que leur désir le plus fou puisse devenir une réalité. La jeune fille (Galatea Bellugi) aussi, par ce mélange d’assurance et de fragilité, semble bien programmée pour devenir une icône sucrée. Là est sans doute la première visée de ce film : il dénonce la coalition objective qui se forme pour vivre aux dépens de cette jeune fille et quasiment lui rendre la vie impossible, jusqu’à lui boire le sang, au sens fort du mot. Elle devient leur proie parce qu’avoir une sainte dans sa paroisse ou sa commune, c’est une très belle aubaine et que vendre dans le monde entier des statuettes que la sainte a touchées, c’est une recette assurée. Voilà comment la sainteté, censée apporter la paix, conduit en fait à la division : elle met d’un côté les incrédules, les « rationnels », dont font partie…. l’évêque, le théologien, et de l’autre les cathos accros de miracles, ayant durablement perdu tout sens commun.

On ne saura finalement pas si la Vierge est bien apparue car tout le monde a intérêt à laisser planer le doute. Les apparitions les plus savoureuses (les plus durables aussi!) sont celles où l’on ne peut trancher... Ce film, parfois difficile à suivre dans ses rebondissements de la fin, retient pourtant, autant par son analyse pénétrante de ce monde très particulier, que par les plongées dans l’enfance douloureuse de cette jeune fille. Là, se révèle une vie, qui émeut Vincent Lindon et c’est elle qui contribue à la densité du film.

Ce qui questionne, cependant, c’est le décalage entre le projet avoué du film : enquêter sur « le pays des âmes » et la proposition qui en résulte. Le spectateur est invité à penser que la vie des âmes est d’abord une affaire d’apparitions. Il y a là comme un aplatissement de la vie spirituelle en ses manifestations les plus spectaculaires et, j’oserai dire, les plus grossières. Françoise Dolto avait coutume d’expliquer que la vie spirituelle était le fruit d’un léger, très léger décalage avec l’affairement habituel du monde. Les vrais spirituels, rappelait-elle, se distinguent à peine du commun. Pas de sensationnel, pas de chairs lacérées, pas d’extases qui font chavirer le regard, mais une manière subtile d’habiter le monde tout en regardant la cité qui est dans les cieux. Mais quel défi pour un cinéaste de vouloir en rendre compte !
 

Anne Soupa

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Commentaires
Nicole Lemaitre

Malgré les conseils de Mgr Di Falco (au générique), il y a quelques erreurs dans les procédures canoniques de vérification de la validité des apparitions et un anticléricalisme un peu forcé.
Mais j'aime bien ce film qui n'impose rien et laisse chacun à ses interrogations, à la construction de son intériorité propre, au dessus de tout le bazar médiatique et commercial et de l'abêtissement de ceux qui veulent faire sensation et attirer le chaland du côté de la foi.
L'agnostique Vincent Lindon transcrit cette aventure de façon remarquable en observant et en interrogeant de façon continue, en être changé lui-même par sa quête. N'est-ce pas là le jeu même de la vraie vie spirituelle?

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