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Jésus selon Matthieu, héritages et rupture

Anne SOUPA
Jésus selon Matthieu, héritages et rupture

par Colette et Jean-Paul Deremble – Artège-Lethielleux – avril 2017 – 414 pages – 24, 90€.

Ne croyez pas, au vu d’un titre aussi sobre et d’un total de 414 pages, que vous êtes devant un Commentaire du Nouveau Testament de type universitaire, classique, sage et savant ! Et pourtant, le travail de Colette et Jean-Paul Deremble est tout cela et bien autre chose. Il est savant, car les auteurs ont une compétence intellectuelle reconnue. Il est classique et organisé comme les Commentaires des grandes collections bibliques qui suivent, verset après verset, le texte grec. Il a l’air aussi sage qu’eux, tout en étant mille fois plus subversif que la plupart d’entre eux. Mais une foule de qualités essentielles le distingue des respectables Commentaires auxquels je le compare.

C’est un livre pour tout le monde. Il s’adresse d’abord à tous ceux qui, depuis le temps du catéchisme, n’ont jamais eu l’occasion de réévaluer leurs connaissances de la Bible à la lumière des acquis scientifiques. Il n’a donc rien de hautain et rien, dans le vocabulaire choisi, qui puisse intimider ou exclure.

C’est ensuite un livre qui, sans étouffer son lecteur, montre que ses auteurs ont parfaitement assimilé la formidable avancée scientifique dans le domaine biblique qui a émaillé les dernières décennies. Les recherches récentes des spécialistes ont beaucoup tourné autour du « Jésus de l’histoire », tenant de mettre en lumière ce qui tient de la reconstruction littéraire et de l’événementiel. Mais les auteurs ne se laissent pas enfermer dans cette question, si typiquement contemporaine, qui dort avec un peu d’inquiétude dans l’esprit de chaque chrétien, celle de l’historicité factuelle des événements relatés : « Est-ce que cela s’est vraiment passé ainsi ? »

Avec une grande intelligence, les auteurs montrent que les évangélistes disent la « Bonne Nouvelle » à travers des catégories de pensée particulières, qui nous déroutent mais que nous pouvons « apprivoiser ». Puisque nos auteurs ont choisi l’évangile de Matthieu, écrit entre 75 et 90, sans doute dans la ville d’Antioche sur l’Oronte, ils démontrent que Matthieu s’est appuyé à la fois sur des références de l’Ancien Testament et sur les schémas culturels qui l’entouraient – la rhétorique aristotélicienne et la pensée zoroastrienne. C’est avec ces phrases « copiées » chez Isaïe ou chez Jérémie, avec ces procédés littéraires grecs et dans ce cadre de pensée zoroastrien que Matthieu s’exprime.

Mais s’ils ne faisaient que cela, Colette et Jean-Paul Deremble ressembleraient à beaucoup d’autres qui se sont livrés au même exercice. Ce qui rend leur livre si attachant, c’est qu’il montre, en usant de nos mots et de nos catégories de pensée, ce qu’est pour Matthieu le salut apporté par Jésus. Qu’est-ce que le salut ? Les auteurs le résument en une annonce simple et forte : « La priorité radicale de l’autre, la fécondité du partage et du pardon, la conscience que tout homme est fils de Dieu, ce qui génère, d’une part, humilité et gratitude face à un Tout Autre irréductible à toutes nos projections, d’autre part et indistinctement, confiance absolue en l’humanité, adulte, libre et responsable. » (p. 22) Comme il est loin le « ronflement » dogmatique (c’est-à-dire une respiration inappropriée) d’une grande partie de l’institution ecclésiale… Nous sommes ici dans un questionnement existentiel : ce qui compte, c’est ce qui fait vivre ! L’une des ouvertures majeures de ce livre est que « Jésus, selon Matthieu, partage avec l’homme ces mêmes pouvoirs, car, comme Jésus, chacun est reconnu fils de Dieu, capable de vivre l’esprit des Béatitudes : pouvoir de pardonner, de guérir l’autre, de l’éveiller du sommeil de la mort, de lutter contre le mal, d’annoncer la Bonne Nouvelle, mais aussi, et c’est la même chose, de pouvoir suivre Jésus sur le chemin du don total de soi, pouvoir d’aimer absolument, qui est finalement le seul véritable pouvoir. La proposition est grandiose : le christianisme conçoit l’humanité responsable de son destin ». Cette proposition ne dissout pas la transcendance, bien au contraire : à travers chaque ligne de Mathieu comme à l’horizon de toute vie se profile « cet Autre, modèle de toute bonté, de toute humilité et de tout pardon » (p. 410).

Pour cette confession de foi forte, lucide et audacieuse, que Colette et Jean-Paul Deremble soient remerciés… et que se précipitent chez le libraire tous ceux qui ont faim et soif ! 
 

Anne Soupa  

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