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Et si Jésus avait été marié ?

Jean GARNIER

Notes de lecture : Né d’une femme, John Shelby Spong, éd. Karthala, 2015, 249 p.

Dans son livre Né d’une femme, John Shelby Spong se pose la question : « Et si Jésus avait été marié ? ». Spong qui appartient à l’Église épiscopalienne des États-Unis (tradition anglicane), a été pendant vingt-cinq ans évêque de Newark dans le New Jersey. Né dans un des états du sud-est des États-Unis, dans la « Bible Belt » (cette zone où se trouve la plus grande concentration de fidèles fondamentalistes chrétiens se réclamant d'un « protestantisme rigoriste »), très jeune il a appris à étudier et aimer la Bible. Plus tard, en tant qu’évêque, il s’est vu confronté à diverses confessions évangélistes adeptes d’une lecture littérale et souvent partielle de la Bible. Marié et père de cinq enfants dont trois filles, il n’était pas sans remarquer combien pour ces dernières, malgré leur intelligence et leur éducation, il leur était, dans sa propre Église, difficile d’accéder à une formation théologique et d’obtenir des bourses d’études alors que les garçons n’avaient aucune difficulté. Scandalisé par la discrimination dont étaient l’objet les femmes et les homosexuels dans son pays et tout cela à grand renforts de citations bibliques, il décida de voir de lui-même ce qu’il en était. Tout en continuant son activité d’évêque, il se consacra à l’exégèse historico-critique de la Bible au cours de plusieurs séjours sabbatiques dans les universités américaines de Yale, Harvard, New York et celles anglaises d’Oxford et Cambridge. Il fit bénéficier ses paroissiens de cette formation, et devant le succès rencontré auprès d’eux, il décida de publier ses réflexions et enseignements. Ainsi a été voulu entre autres Sauver la Bible du fondamentalisme (éd. Karthala, 2016, 273 p.). La plupart de ses ouvrages sont traduits maintenant en français.
Pour la Saint-Valentin j’ai pensé qu’après tout Jésus, « vrai Dieu et vrai homme » comme nous le proclamons dans le Credo, aurait pu être marié ; cependant on ne lit pas cela chez les quatre évangélistes ni chez Paul, pas plus qu’on ne lit d’ailleurs qu’il était célibataire. Sans doute n’était-ce pas leur sujet, leur but était soit d’animer des communautés pour Paul soit pour les autres de rapporter noir sur blanc, pour leurs contemporains, l’enseignement, les faits et gestes de Jésus. Ils se préoccupaient aussi de son origine divine : fils de Dieu, déclaré lors de son baptême par Jean-Baptiste pour Marc, ou né miraculeusement pour Mathieu et Luc ou encore pour Jean comme déjà présent dès la création. Pour prolonger Jean, compte tenu de ce que nous savons de nos jours de la cosmogénèse, nous dirons à la suite de Teilhard de Chardin que lors du Big Bang il y a environ 13 milliard d’années, Dieu a lancé dans un immense déploiement d’énergie un Univers, capable d’auto-transformation, pour « qu’Il puisse créer un monde spirituel, et notamment les hommes sur qui germerait le Christ. Et pour avoir l’homme, Il a dû lancer tout l’énorme mouvement de la vie ». (Teilhard continue ensuite de méditer sur l’Incarnation, et c’est si beau que je le cite ! « Les prodigieuses durées qui précèdent le premier Noël ne sont pas vides du Christ, mais pénétrées de son influx puissant. Il ne fallait pas moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’homme primitif, et la longue beauté égyptienne, et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum des mystiques orientales, et la sagesse des Grecs, pour que, sur la tige de Jessé et de l’humanité, la fleur pût éclore. Quand le Christ apparut entre les bras de Marie, Il venait de soulever le monde. »)
Pour ce qui concerne la vie maritale de Jésus, j’en viens aux arguments développés par Spong dans son livre. Il signale que Paul rappelle dans la première épitre aux Corinthiens (ch. 9) que l’apôtre Pierre était marié (on s’en doutait bien un peu d’après la guérison de sa belle-mère par Jésus – Mc 1, 29-31) ; il en déduit donc que les apôtres avaient bien le droit de se marier et d’être accompagnés par leur femme. On peut lire dans les synoptiques que des groupes de femmes accompagnaient en effet Jésus et ses disciples et qu’elles pourvoyaient à leurs besoins et ce depuis la Galilée. Spong souligne qu’étant données les règles qui s’imposaient aux femmes du Ier siècle, ces « accompagnatrices » ne pouvaient être que des épouses, des mères, des veuves ou des prostituées. On peut noter que souvent elles sont appelées par leur nom et que Marie Madeleine (Marie de Magdala) l’est en premier comme si elle avait une position particulière parmi elles – on peut se demander laquelle.
Dans l’évangile de Jean, au dîner de noces à Cana (2, 1-11), Jésus est présent, avec sa mère et il est accompagné de ses disciples : n’est-ce pas l’usage que de convier à son mariage ses parents et ses amis ? Et si l’on tient pour vraie l’hypothèse que Jésus est le marié, ne comprend-on pas dès lors mieux que Marie sa mère s’alarme du bon déroulement du repas et que Jésus intervienne ?
À plusieurs reprises Jésus est appelé rabbin, « Rabbi » par Nathanaël (Jn 1, 49) et « Rabbouni » (Jn 20, 16) par Marie Madeleine (soulignons le diminutif familier qu’elle utilise). Le fait que Jésus était considéré comme rabbin n’a rien d’étonnant puisqu’il enseignait avec autorité dans la synagogue (Mc 1, 22). Or les rabbins se mariaient. Énoncer son statut, c’est donc aussi énoncer un peu son état marital.
Plus frappant encore est le portrait que donne Jean de Marie Madeleine au tombeau : je retiens son insistance à réclamer le corps de Jésus. Au Ier siècle, qu’une femme réclame le corps d’un mort ne peut se concevoir que si elle en est la très proche parente. Quel est donc son statut ? Est-elle sa femme ?
Spong, dans son ouvrage, donne encore bien d’autres éléments convergents vers ce sens, et si à aucun il ne veut conférer le titre de preuve, pour moi ils sont fort convaincants.
Après plus de dix-huit siècles d’« Eros enchainé » sous influence des philosophes grecs (cf. André Paul, éd. Albin Michel, 2014), faire cette hypothèse peut paraître à certains très choquante. Comment imaginer un Jésus amoureux ? Pourtant il s’entoure de femmes, il sauve de la mort la femme adultère, il demande à boire et parle à une Samaritaine et c’est une femme, Marie Madeleine qui annonce en premier sa résurrection.
 

Jean Garnier

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