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Ils avaient discuté en chemin pour savoir qui est le plus grand (Marc 9, 34).

Xavier CHARPE
Marcheurs
© CC0 Domaine public


Quand Jésus les interroge pour savoir de quoi ils discutaient en chemin, ils se taisent, parce qu’ils ont honte. On a un récit voisin avec les deux fils de Zébédée qui demandent d’avoir les deux premières places, à droite et à gauche de Jésus, quand celui-ci viendra établir le Règne de Dieu. Luc, et c’est très fort, place le récit au moment de la Sainte Cène, au cœur de l’Eucharistie : « Ils en arrivèrent à se quereller sur celui d’entre eux qui leur paraissait le plus grand. » (Luc 22, 24) Et la réponse de Jésus est toujours la même, parfaitement carrée. Il n’y a aucune échappatoire, pas d’argutie qui tienne : « Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs et ceux qui exercent leur domination sur elles se font appeler bienfaiteurs. Il n’en est pas ainsi entre vous ! Au contraire le plus grand parmi vous qu’il soit comme le plus jeune et celui qui dirige, qu’il se fasse serviteur. […] Moi, en effet, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » (vv. 25-27). Le texte de Matthieu est plus raide encore : « Vous savez que les chefs des nations exercent leur seigneurie sur elles et les grand exercent leur autorité sur elle. Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Qui veut être grand parmi vous se fera votre serviteur et celui qui veut être premier se fera votre esclave ; tout comme le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en instrument de libération pour un grand nombre. » (Mat. 20, 25-28)

L’Église, c’est une fraternité, une communion de frères, tous égaux. Il n’y a pas des « supérieurs » et des « inférieurs ». « Un seul est Père, Dieu. » Il n’y a de rivalité que dans le service, à qui rendra le plus service et le plus justement. C’est le service qui définit les ministères, ce que dit d’ailleurs ce mot « ministère ». L’ordination presbytérale ou l’ordination épiscopale, c’est une réquisition pour le service. Quelle exigence, certes, mais aussi quelle force de mobilisation qui donne le courage d’aller de l’avant ! Comme la charge est difficile et la mission redoutable, nous devons soutenir nos curés et nos évêques et prier pour eux. Ils sont appelés à être les premiers dans le service de leurs frères, sans qu’il y ait pour autant de monopole dans le soutien, l’émulation, dans le service et dans l’intelligence de la foi.

Puis l’évangéliste introduit l’épisode de l’enfant ; « paidion », au sens du jeune enfant que l’on éduque et que l’on élève : « Qui accueille l’un de ces enfants en mon nom, c’est moi qu’il accueille. » Le verbe grec « dekhomai » veut dire à la fois accueillir et prendre. Accueillir comme un présent, et donc recevoir.

Il nous faut recevoir nos enfants, les accueillir, comme un don de Dieu. Je n’ose écrire cela. Nous sommes quelques-uns, des privilégiés à coup sûr, à pouvoir dire la chose ; je vis mes enfants, et maintenant mes petits-enfants, comme un vrai cadeau de Dieu. J’ai un peu honte de cette chance imméritée. Contrairement à l’apparence ce n’est pas nous, parents, qui tenons nos enfants par la main et les conduisons. Ce sont nos enfants qui nous tiennent par la main et ce sont eux qui nous conduisent sur des chemins qu’il était impossible de prévoir. Comme Abraham d’ailleurs : « Va vers un pays que je t’indiquerai ; et, dans la foi, il partit pour un pays qu’il ne connaissait pas. » Nos enfants sont un « ad-venir » qui nous vient de Dieu. Ils sont la vie, et la vie, elle est toujours devant ; comme le Christ qui est toujours devant : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici» (Lc 24, 6) ; « Il vous précède en Galilée » (Mt 28). Le propre de la foi chrétienne c’est d’être « ouverture », ouverture à la vie, ouverture à cet avenir qui nous advient. Il faut accepter de nous laisser bouger par la vie, par nos frères, par Dieu. Tant que la vie nous est encore donnée, il y a un « demain », il y a un « devant nous » qui nous appelle. Et nos enfants sont cela, comme un vrai sacrement.

Je sais, les enfants peuvent être une charge, parfois trop lourde à porter . Il y a  toute ces situations où cela se passe mal entre parents et enfants ; souvent ce n’est la faute, ni des uns, ni des autres. Il y a aussi les enfants qui viennent au monde avec des handicaps. C’est si difficile à porter parfois. Il y a de grandes injustices dans la vie. J’admire ces parents qui arrivent à porter cela et qui même, pour certains d’entre eux, arrivent à trouver du positif, pour eux comme pour leurs enfants. Admirables.

Et pour accueillir un enfant, encore faut-il être dans des conditions qui permettent d’accueillir. Il y a des conditions de misère et de détresse telles que le véritable accueil n’est guère possible. Comment porter un enfant qui est le fruit d’un viol et d’une agression sordide et violente ? Ce n’est pas dramatique si un enfant n’a pas été tout à fait désiré, si du moins on est en situation de l’accueillir et de le porter. Nous sommes nombreux à avoir été des « enfants Ogino ». Nous nous en portons très bien. Mais nos parents étaient en situation de nous accueillir et de nous porter. Mais il y a tant d’autres cas… le monde est un champ de bataille où beaucoup gisent là, si gravement blessés que le pronostic vital est en jeu. Le pape François a raison de dire que notre Église devrait être un hôpital de campagne. Au vu du réel et des drames, les positions dogmatiques devraient céder le pas à la charité des services d’urgences. On parlait autrefois d’une éthique en situation de « Notzeit », une morale pour les situations de détresse. Au fond une morale de responsabilité face au réel. Jésus se tient face au réel des hommes et des femmes qu’il rencontre et beaucoup sont estropiés. Le sabbat est bon, qui est fait pour l’homme. Mais l’homme n’est pas fait pour le sabbat.
 

Xavier Charpe – Dimanche 23 septembre 2018.

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