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Il fut saisi de compassion envers eux, ...

Loïc de KERIMEL
Moutons
@ CC0 Creative Commons

Dimanche 22 juillet 2018 – 16e dimanche du Temps Ordinaire – Mc 6, 30-34

« Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger » : pertinence de la métaphore pastorale ?

L’image du berger-pasteur est très fortement ancrée dans la tradition judéo-chrétienne. Pour la fonction que les catholiques désignent par le mot « curé », les protestants ont restauré le terme de « pasteur ». Dans les deux cas, il s’agit de prendre « soin » (en latin « curare ») d’une « paroisse », d’une communauté, c’est-à-dire d’un ensemble de personnes, de familles, de groupes qui considèrent primordial pour eux de mener leur vie à la lumière de l’Évangile et dans la mouvance de l’Esprit de Jésus. La parabole du « bon pasteur » de l’évangile de Jean est bien connue, de même que les invectives de Jérémie ou d’Ezéchiel contre les bergers d’Israël qui « se paissent eux-mêmes » au lieu de « paître leur troupeau ». François lui-même affectionne la métaphore pastorale lorsqu’il demande aux prêtres d’être « des pasteurs pénétrés de ‘l’odeur de leurs brebis’ » c’est-à-dire à être « au milieu de leur propre troupeau ».

Dans un dialogue célèbre, le philosophe Platon se demandait pourtant si la métaphore pastorale était bien appropriée pour guider la réflexion et l’action quant à la question du « gouvernement des humains ». En effet, si les brebis ont des pasteurs, ceux-ci sont d’une autre race ou espèce qu’elles, parce qu’elles ne sont pas capables de prendre soin elles-mêmes d’elles-mêmes. Faudrait-il alors, pour être bien gouvernés, que les humains le soient par des êtres d’une autre race ou espèce qu’eux ? Il n’est pas certain en effet que des humains sans pasteurs soient plus capables que des brebis sans bergers de prendre eux-mêmes soin d’eux-mêmes. C’est pourtant le défi relevé par les révolutions modernes : après les très longs siècles où les humains ont considéré qu’il était bon pour eux d’être gouvernés par des êtres supérieurs (les dieux ou les ancêtres, d’autres humains d’une race ou d’un rang supérieur à eux), ils considèrent aujourd’hui comme légitimes les seuls gouvernements démocratiques, ceux qui ont un mandat du peuple, l’unique souverain. En effet, « tous les humains naissent et demeurent libres et égaux en droit ».

L’histoire montre combien les structures impériales ou monarchiques ont imprégné l’Église, combien le cléricalisme est une tentation toujours actuelle, aux dires de François lui-même : « qui se protège et se reproduit elle-même ». Pourtant, Jésus est catégorique : « Ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. […] Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. […] Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir. » (Mc 10,42-45) Et Paul : « Il n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Il s’est dépouillé, prenant la condition d’esclave. » (Phil 2,6-7)

La métaphore pastorale n’est donc pertinente que dans la mesure où, subvertie par Jésus, elle met l’accent sur le comble de l’amour et du service. C’est précisément ce que le verbe, traduit dans notre texte par « saisi de compassion », cherche à exprimer. Il est employé pour le père du prodigue, pour le « bon » Samaritain, etc. Son substrat hébraïque évoque l’utérus, le sein maternel. « Dieu matriciel », traduit le rabbin Delphine Horvilleur. Tel Jésus venant de dire aux disciples : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu », mais ne différant pas lui-même le moment de répondre à la demande de toutes celles et de tous ceux qui courent vers lui : d’abord, « les enseigner longuement », puis « leur donner à manger ».
 

Loïc de Kerimel

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