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Il est bien imprudent de…

Xavier Charpe

Il nous arrive d’être bien imprudents. Certains dimanches, nous devrions parfois éviter d’aller à la messe, car nous risquons d’y entendre des paroles rudes, qui vont donner toute sa force et sa pertinence à l’Évangile. Grâce à Dieu et pour notre tranquillité, ces prédications percutantes nous sont assez souvent épargnées…
Dimanche dernier était l’un de ces dimanches. « Nul ne peut servir deux maitres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. » (Mat. 6, 24).
Évidemment, la casuistique, je connais. La béatitude des pauvres chez Matthieu c’est « Heureux les pauvres par l’esprit ». Certes, mais enfin il y a un risque à couper totalement la pauvreté spirituelle, celle du cœur, et la pauvreté matérielle. L’évangile de Luc nous ferme cette issue de secours : « Heureux les pauvres », les pauvres tout court, et surtout l’inverse : « Malheur à vous les riches ; vous avez votre consolation. » (Luc 6, 20 et 24)

La difficulté avec la richesse est double : la première est de nous attacher à elle et d’en faire notre Dieu, en tout cas ce qui mobilise notre énergie, notre capacité combinatoire, en sorte que nous accumulions et fassions « rentrer l’argent ». Et l’autre danger, c’est de nous couper littéralement des autres ; c’est bien le sens de la parabole du pauvre Lazare. À force de vivre dans l’opulence, nous risquons de perdre de vue tous ceux qui sont dans la misère, qui peinent et qui souffrent, les « petits » ; on fait alors partie des privilégiés ; il arrive même que l’on trouve cela tout à fait normal : il y a des gens qui sont plus doués que les autres, davantage qualifiés ou plus « démerdards ». Malheur aux « sans dents », ils n’ont même plus de dents pour se défendre. L’idéologie indo-européenne justifie l’inégalité structurelle et incontournable entre les « supérieurs » et les « inférieurs » ; les uns commandent et dirigent ; les autres n’ont qu’à obéir et se soumettre. Le fond culturel le plus profond de notre pays, ce ne sont pas nos prétendues « racines chrétiennes », mais ce vieux fond indo-européen et sa manière de structurer inégalement le monde. Cette idéologie a d’ailleurs pénétré en force le christianisme sous l’emprise du monde gréco-romain, et le pouvoir hiérarchique a été donné aux prêtres.
L’Évangile de Jésus, c’est le dynamitage de ce système : tous frères et tous égaux, parce que fils d’un même Père, Dieu. Jésus, c’est par excellence celui qui s’est rendu solidaire, celui par qui et en qui Dieu s’est rendu solidaire de tous. Si vous préférez dire cela en termes du Dieu de l’Alliance, c’est équivalent.
Si exister en disciples de Christ, c’est exister en solidarité avec nos frères, nous comprenons alors pourquoi l’abondance d’argent fait problème : tout simplement parce qu’elle nous coupe d’autrui[1]. Ce problème d’Évangile est bien un problème politique, qui touche à l’essence du pacte républicain. C’est le grand reproche fait par une partie de nos concitoyens aux élites politiques : ce seraient des privilégiés, coupés des plus modestes de leurs concitoyens, ne se rendant plus compte des difficultés auxquelles ils sont confrontés. Dans cette affaire, c’est le pacte social et le pacte républicain qui sont menacés. L’Évangile aussi bien sûr.
Ce qui me heurte, c’est moins l’argent que l’usage qui en est fait : l’argent est-il le moyen de la jouissance et de l’accaparement, ou bien le fait-on servir dans la création d’emplois, dans ce qui est utile socialement et dans le soutien de ceux qui sont en difficulté ? L’argent comme les privilèges doivent être mis au service d’autrui. En tout cas la modestie dans notre train de vie s’impose. L’étalement de la jouissance est scandaleux, tant au plan de la République qu’à celui de l’Évangile.

Mais il me faut encore élargir la compréhension de ce texte. Il n’y a pas que l’argent qui puisse être un Mammon. Il y a notre propre personne, ou notre propre « personnage ». Quand on est passé par l’exercice de charges publiques, on sait cela. L’image que l’on entend donner de soi-même, ces selfies que l’on entend sans cesse prendre de soi. Que nous ayons un « ego », c’est bien inévitable. Encore faut-il qu’il ne soit pas disproportionné et qu’il n’occupe pas tout le champ de notre cœur ; nous devons rester préoccupés de nos frères, mobilisés par leur service. Sur ce terrain-là, je me sens encore moins quitte que sur l’autre.
C’est d’ailleurs parce que je me sens fragile et en mesure de chausser des bottes qui ne sont pas celles de l’Évangile que je suis parfois un peu en colère contre certains dirigeants de notre Église ; ils devraient être les premiers à donner l’exemple, puisqu’à l’instar des hommes politiques, ils prétendent être des élites et assumer un rôle dirigeant. Je suis profondément heurté quand je vois des dirigeants ecclésiastiques faire « dans la superbe ». Comment voulez-vous que les politiques ne tombent pas dans ces travers si ceux qui exercent une responsabilité dans l’Église sont les premiers à y tomber ? La perte de l’éthique, elle commence chez nous. Comme dit l’apôtre Paul : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu, et si tu l’as reçu, pourquoi t’en vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? ». Dans la Bible, l’élection n’est jamais un privilège ; c’est toujours une réquisition. Jamais le pouvoir d’en tirer profit.
« Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » ; il faut choisir.
 

Xavier Charpe

 

[1]  De toute évidence, la question de la pauvreté est au cœur de l’Évangile. Elle y occupe une place beaucoup plus centrale que la question du célibat et même de la chasteté. En dehors de l’obéissance des enfants par rapport à leurs parents ou de l’obéissance de l’esclave à son maitre, l’obéissance est presque toujours évoquée comme une obéissance à Dieu. On peut donc s’étonner quand notre Église, à propos des trois vœux de la vie religieuse, place l’accent principal sur le vœu de chasteté et de célibat, voire sur celui de l’obéissance, alors que visiblement, dans l’Évangile, l’accent est mis sur la pauvreté et le danger des richesses. Ces déplacements de priorité posent question.

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