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La grande peur des catholiques de France, Henri Tincq

Michel BOUVARD

Ce livre est passionnant, il se lit très facilement, et j’en recommande vivement la lecture à tous ceux qui s’intéressent à la situation actuelle du catholicisme en France : il décrit et analyse dune façon qui me paraît objective (une gageure !) et sans complaisance le virage « à droite » des catholiques français depuis une décennie.

Le livre commence par un double constat : d’une part, au premier tour des élections présidentielles de 2017, deux tiers des catholiques français ont voté pour la droite ou l’extrême droite (Dupont-Aignan, Fillon et Le Pen) ; d’autre part, les évêques français ont refusé, au deuxième tour de cette même élection, de joindre leur voix à celle des autorités juives, musulmanes et protestantes contre le vote FN. Silence assourdissant et inquiétant qu’Henri Tincq oppose à la position prise par Mgr Decourtray en 1985 : « Nous en avons assez de voir grandir dans notre pays le mépris, la défiance et l’hostilité contre les immigrés […]. Comment pourrions-nous laisser croire qu’un langage et des théories qui méprisent l’immigré ont la caution de l’Église de Jésus-Christ ? »

Le chapitre suivant nous plonge dans la galaxie « catho » identitaire, les sites Riposte catholique, Civitas et autre Salon beige. Le journaliste d’investigation est à l’œuvre, il y évoque la porosité entre les responsables de ces tendances et les responsables de partis politiques, et pas seulement du FN. Plusieurs noms sont cités, dont celui de Christophe Billan, alors président de Sens Commun qui refuse de trancher entre le « chaos Le Pen » et le « pourrissement Macron ». Il y analyse aussi l’attitude des évêques français sur lesquels le mouvement ultraconservateur s’appuie : NNSS Rey à Toulon, Cattenoz à Avignon et Aillet à Bayonne.

Suit une description de la nouvelle « intransigeance » catholique qu’il resitue dans un historique : au 19e siècle, le pape Pie IX, dans son Syllabus, condamnait… les libertés de presse, de conscience et d’association ! Puis vint l’Action Française. Quant à nos séminaristes actuels, ils « prônent le retour à la tradition catholique comme mode de réarmement doctrinal et moral face à la dissolution des valeurs chrétiennes dans la société, au relativisme religieux et à la progression d’un islam radical de plus en plus anxiogène ». Bref, l’Église de France se réfugie désormais dans une contre-société réfractaire à toute nouveauté. Henri Tincq note, au passage, la bonne santé inattendue de l’intégrisme français, dont la Fraternité Saint Pie X qui comptait, en 2017, 230 séminaristes (alors que l’institution catholique est passée sous le seuil de 700 en 2012 – ils étaient plus de 5 000 au début des années 60).

Henri Tincq évoque ensuite le fossé qui ne cesse de s’élargir entre l’Église et l‘opinion publique sur les questions morales. C’est dans ce contexte que l’Église a tenté en 2015 son coup de force sur la question du mariage pour tous (Mgr Barbarin : « Quand un parlement perd la tête, je ne suis pas obligé de perdre la tête avec lui. ») avec la division qui en a résulté entre conservateurs et progressistes. Ces derniers, selon l’analyse citée de Bruno Frappat, « ont le sentiment de se situer désormais au fond des églises, tandis que le chœur et la nef résonnaient des accents des militants de la cause familiale, en l’occurrence de l’anti-mariage gay ».

Mais cette évolution « à droite toute » n’est pas le seul fait d’un extrémisme doctrinal. Henri Tincq note l’influence prépondérante jouée par une opinion publique qui reste désemparée par l’émergence de l’islam radical, le sort dramatique réservé aux Chrétiens d’Orient, les attentats qui les uns après les autres contribuent à une peur anxiogène, et la résultante qui est une inquiétude grandissante face aux migrants. C’est donc toute une opinion publique qui fait pression sur l’Église et accompagne une volonté de défendre, quoi qu’il arrive, des valeurs chrétiennes perçues comme le ciment de notre civilisation.

Henri Tincq aborde ensuite le débat sur la laïcité. Il y décrit une opposition qui s’autoalimente entre d’un côté les tenants d’un fanatisme laïc qui veulent cantonner strictement les religions dans la sphère privée et, de l’autre, les catholiques identitaires qui cherchent, à l’exemple de la « manif pour tous », à impacter, au travers des lois, les valeurs morales de la société. Dans ce contexte, les religions sont de plus en plus perçues comme un « cancer » (l’expression est du Grand-Orient de France). Conclusion d’Henri Tincq : les religions ne pourront rejouer leur rôle qu’en évacuant leurs dérives et en favorisant toutes les formes de dialogue avec la société laïque.

Henri Tincq constate enfin le glas des « cathos de gauche » qui ont disparu parce que leurs illusions d’une certaine Église et d’une certaine gauche sont mortes. Henri Tincq évoque à ce stade les nombreuses personnalités chrétiennes, évêques, intellectuels, religieux, théologiens, leaders politiques et figures de la charité qui ont marqué les 50 dernières années. Elles laissent un bien bel héritage dont Henri Tincq regrette, avec amertume, que les cathos identitaires le méprisent totalement. Qui défend encore aujourd’hui une vision humaniste et progressiste ? François est le seul à le faire, mais il semble être plus prophète en dehors de l’Église qu’en dedans.

Dans le dernier chapitre, Henri Tincq quitte son objectivité de journaliste pour livrer son sentiment personnel sur la situation qu’il vient de décrire. Sa conclusion est sans appel : « Les catholiques français semblent engagés dans une sorte de traversée du désert au bout de laquelle ils risquent de perdre, tout simplement, leur indépendance et leur âme. »


Michel Bouvard – 5 avril 2018

La grande peur des catholiques de France, Henri Tincq – éd. Grasset, 2018, 208 p., 18 €

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