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Frédéric Gros, Désobéir

Gildas LABEY
Frédéric Gros, Désobéir


Albin Michel-Flammarion, septembre 2017, 264 p, 19€

« La désobéissance civile n’est pas notre problème. Notre problème c’est l’obéissance civile » ; « La vraie question n’est pas de savoir pourquoi les gens se révoltent, mais pourquoi ils ne se révoltent pas. » C’est en rappelant ces citations – la première du politologue américain Howard Zinn, la seconde du psychanalyste Wilhem Reich – que le philosophe Frédéric Gros introduit son ouvrage. Et de remarquer plus loin qu’au XXe siècle des hommes ont été condamnés judiciairement pour avoir obéi (procès de Nuremberg). Le ton est ainsi donné, en ce que tout le travail de réflexion de l’auteur va dès lors consister à montrer, à partir des formes les plus ordinaires et apparemment justifiées de l’obéissance, à quelles conditions la désobéissance peut être non seulement légitime, mais nécessaire. En somme, il s’agit de reprendre à la racine la question de la responsabilité politique, éthique, spirituelle.

Le livre déroule un foisonnement d’analyses construites sur des couples de notions : de la soumission à la rébellion, de la subordination au droit de résistance, du conformisme à la transgression, du consentement à la désobéissance civile. Entre autres sont réinterrogés, avec Étienne de la Boétie, le paradoxe de la servitude volontaire qui voit une multitude obéir à un seul ; avec Sophocle, le refus d’Antigone, au nom des lois sacrées et de la morale familiale, d’obéir au décret de son oncle Créon interdisant d’ensevelir son frère, Polynice, le traître, le rebelle ; avec Henry David Thoreau, la résistance civile au gouvernement, quand on s’oppose à l’État, au nom de sa conscience et d’un idéal rigoureux de justice et de paix ; avec Hannah Arendt, la conduite d’Eichmann, quand il justifie de façon totalement biaisée une obéissance criminelle.

Si Frédéric Gros axe son propos surtout sur le thème politique, il traverse aussi la question du rapport au pouvoir institutionnel religieux. Dans le premier chapitre du livre, il reprend (pp. 24-29) la fameuse légende du Grand Inquisiteur telle que Dostoïevski l’imagine dans Les frères Karamazov. Au XVIe siècle, à Séville, le Christ revient. La foule le reconnaît et se presse autour de lui, l’acclame. Un inquisiteur le fait arrêter et enfermer dans les geôles du saint Office. Il vient le trouver : « Pourquoi es-tu venu nous déranger ? » Et, dans un long monologue, l’inquisiteur l’accuse au fond de ne pas avoir obéi à Satan, lors de sa retraite inaugurale au désert. S’il avait consenti aux propositions de Satan, le Christ eût été sacré comme le sauveur/protecteur/guide du peuple, et celui-ci se fût soumis à lui sans réserve, en raison de la puissance qui eût été la sienne, et le pouvoir de l’institution sur les âmes et les corps eût été légitimé. Mais voilà que le Christ a refusé de s’agenouiller devant les pouvoirs. Se rejoue la tension originelle entre le message évangélique et les justifications par lesquelles les institutions entendent et savent produire de l’obéissance et de la soumission. Dans un autre passage (pp. 75-83), l’auteur montre les effets de l’emprise séculaire et de « l’intensité de la culture chrétienne de l’obéissance comme voie prioritaire du salut » : obéissance, humilité, telles sont les pratiques vertueuses qui s’imposent dans notre condition d’humains originairement pêcheurs. Mais on sait tout ce que ces représentations et ces injonctions tenaces peuvent produire de pervers, et comment elles peuvent museler les consciences. L’expérience de liberté dans l’Église ? F. Gros rappelle, par exemple, comment les mystiques, se disposant à une obéissance absolue à Dieu même, témoign(èr)ent pourtant d’une liberté radicale : « Le mystique, parce qu’il fait de son obéissance une aventure intérieure, fait résistance aux pouvoirs. »

« Faire résistance aux pouvoirs », c’est bien de cela qu’il est fondamentalement question dans le propos de l’auteur : quelle que soit l’institution avec laquelle il est en rapport, un humain ne saurait obéir que de façon critique, vigilante, et la désobéissance s’avère totalement légitime si l’obéissance prend réellement la forme d’une soumission par laquelle la liberté, la responsabilité, la dignité des individus se trouvent sacrifiées. Frédéric Gros réaffirme la primauté de l’« obligation éthique », de la « responsabilité sans limites » – et c’est le titre de deux de ses chapitres les plus forts et les plus beaux. Il réaffirme du même coup l’exigence de « penser », de penser par soi-même, c’est-à-dire parfois de penser contre soi-même, c’est-à-dire encore et finalement de « se désobéir à soi-même », lorsque la pensée s’enlise, se soumet à des idées figées, se repose dans le sommeil des préjugés ambiants. Tout cela dessine une manière d’être-ensemble qui, pour être à la hauteur de l’humain, doit impliquer le partage de la pensée, de la liberté, de la responsabilité.  

Ainsi, dans une langue constamment limpide et rigoureuse, Frédéric Gros trace-t-il un chemin de réflexion où toutes et tous sauront se retrouver. Alors, toutes affaires cessantes, lisez ce livre remarquable et salutaire !


Gildas Labey

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