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François, ostium ou bien kathekon ? Passage ou bien contre-pouvoir moral ?

Raniero LA VALLE
Le pape François
Pixabay - Creative Commons CC0

Si les choses vont ainsi, il est légitime de dire que le tournant prophétique du pontificat « franciscain » peut être la brèche qui ouvre vers une nouvelle phase de l'histoire du salut, et donc de l'histoire du monde. Il peut être cette porte par où il serait possible, tous ensemble, à commencer par les pauvres, d'entrer dans la nouvelle époque ; nous pourrions l'appeler, en rappel de l’Évangile, la « porte des brebis, l'ostium ovium ».

Cependant ce discours peut apparaître trop gratifiant, et cette conclusion peut être critiquée comme trop optimiste et tomber sous l'avertissement adressé aux prophètes qui racontent leurs rêves (Jér 23, 27), qui prophétisent selon leurs désirs, qui disent « paix » et la paix n'est pas (Ez 13, 10). Certes, j'aurais de la peine à me séparer de cette interprétation du pontificat de François, qui me le fait apparaître comme un pontificat messianique, qui annonce un temps nouveau, et un temps qui est le temps présent.

C'est l'hypothèse que j'ai tenue fermement, et qui a alimenté mon espérance jusqu’ici. Cependant moi aussi j'ai peur que cela ne puisse être vrai. Alors j'oserai dire qu'il peut y avoir une deuxième interprétation du pontificat de François, même si elle est plus dramatique. La deuxième interprétation est qu'il représente plutôt une force freinante, la dernière défense avant la catastrophe, l'événement à surprise qui empêche que la catastrophe n’arrive. Il y a un passage messianique dans la seconde lettre aux Thessaloniciens où Paul dit qu'il y a en action un « mystère de l'anomia », qui est en même temps absence de loi, destruction, apostasie. Eh bien, ce mystère de l'anomia est retenu par une force qui s'y oppose, que Paul appelle kathékon, « celui qui retient » : il s’agit de l'homme sans loi qui prétend se mettre à la place de Dieu, d'un pouvoir qui se fait un pouvoir de lui-même, coupé de toute loi, donc le pouvoir absolu ; quelqu'un l'a appelé l'antéchrist. Dans une lecture faite au présent, cette figure de l'anomos, du « sans loi » pourrait être identifiée dans le pouvoir global actuel, le pouvoir qui domine dans le système de la globalisation sauvage. Il est sans loi car aucune loi ne le prévoit, il agit à un niveau – le niveau international – où le droit n'oblige que les consentants et les pactes sont déchirés l’un après l'autre, depuis le protocole de Kyoto jusqu'au traité anti-missiles, au pacte pour instaurer deux états en Palestine, aux conventions sur la liberté des mers et sur le droit des réfugiés à un asile. C'est un pouvoir qui gouverne en abrogeant les lois, en déréglant les rapports, en garantissant immunité et sécurité uniquement à l'argent et en rendant la guerre comme seule arbitre.

Or, selon ce passage de la lettre de Paul, il devrait se dresser une force qui le retient, qui devrait l'empêcher de porter l'histoire à son effondrement, un « Kathékon », précisément. Mais quelle est cette force ? Selon Tertullien, c'était l'Empire romain, qui avec le Droit freinait les forces de la destruction. Selon Carl Schmitt, il s'agit d’une « force freinante capable de retenir la fin du monde », ce qui selon lui avait été l'Empire chrétien, la chrétienté constantinienne. Aucun des deux n'avait raison, et aujourd'hui c'est cette même Église de François qui déclare close l'époque de la chrétienté, et décide d'en sortir. À la place ce pourrait être le pontificat de pape François le vrai point de résistance, la porte coupe-feu qui intercepte et retient les forces qui obéissent à la séduction de la fin. Avant que l'amour ne finisse, avant que la foi ne finisse, avant que ne défaille la sauvegarde de la création, le monde jouerait ainsi encore sa carte en se fiant sur la miséricorde de Dieu. Tel pourrait être le sens de ce pontificat.

D'ailleurs on en a vu des signes évidents. Il était pape depuis peu, et depuis Lampedusa François retenait l'Italie et l'Europe du fait de laisser libre cours aux hécatombes en Méditerranée et les mettait en garde contre le génocide menaçant le peuple des migrants. Le pontificat venait de commencer, et avec une initiative inédite de prière globale François arrivait à arrêter la course vers la guerre contre la Syrie, qui aurait porté au paroxysme le désastre déjà réalisé au Moyen Orient. Enfin en refusant de reconnaître comme imputable à l'Islam l'extrémisme terroriste, il a « enlevé des fagots à l'incendie » et empêché que l'on se précipite dans une guerre de religion, qui aurait été la guerre de la fin. Dans ce sens l'Église de Rome, en dialogue avec les autres religions et Églises, s'est positionnée comme « force freinante » par rapport à la catastrophe annoncée, comme un Kathékon semblable à celui qu'a mentionné saint Paul. Et en exerçant cette action freinante, pape François a fait entrevoir les lignes de la nouvelle terre, que nous pouvons aujourd'hui préfigurer mais où nous ne pouvons pas encore entrer.

Voilà pourquoi le pontificat de François, tout en restant messianique en raison de ce regard porté sur le temps nouveau, pourrait se lire comme "kathékonique", ou « agonique » en raison de la lutte engagée contre les forces de la destruction, pour sauver l'avenir historique de l'humanité aimée de Dieu.

Si ceci est vrai, et si saint Paul a raison, tout cela explique l'acharnement avec lequel pape François est combattu. Car le Kathékon doit être supprimé par les forces de destruction, qui se proposent d'aller au terme de leur propos. Par conséquent la réforme de l'Église n'est pas uniquement pour une « Église en sortie ». De façon inattendue, l'Église catholique devient le Kathékon qui, comme disait Carl Schmitt, « retient la fin du monde ».

Mais si c'est là le rôle qui revient à l'Eglise romaine, il ne doit pas être subi comme une fatalité, comme un destin, mais il doit explicitement être pris en charge par une chrétienté consciente. Si le rôle historique est celui d'arrêter la fin, alors cela doit être pris en charge comme un devoir. Dans ce cas, nous, que faisons-nous ?
 

Raniero La Valle.

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