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François face à la pédophilie : le soupçon

René POUJOL
© CC0 Creative Commons

Il est difficile de dire que rien n’a été fait mais aussi douloureux de constater que l’essentiel reste à entreprendre. 

« La question de la pédophilie risque de devenir une épine dans le pontificat de François » prophétisait le vaticaniste italien Marco Politi dans un article du 3 mars 2016 (1). Près de deux ans plus tard les faits semblent lui donner raison. La gestion calamiteuse du dossier Barros, lors du récent voyage du pape François au Chili, a marqué la limite du discours sur la "tolérance zéro" qui reste pourtant, officiellement, la ligne du Vatican. Et la non-reconduction, à la demande de l’intéressée, de la pédopsychiatre française Catherine Bonnet au sein de la Commission pontificale chargée de lutter contre la pédophilie, met à nouveau en lumière les frilosités ou la paralysie de cette structure. Au point que la question est désormais posée de savoir si ces dysfonctionnements au plus haut niveau de la hiérarchie catholique sont uniquement liés aux résistances que rencontrerait le pape François dans sa détermination à lutter contre la pédophilie dans l’Église ou si lui-même, pour des raisons difficiles à cerner, n’en serait pas objectivement sinon le complice, du moins le spectateur résigné.

Paroles de victimes contre paroles d’évêques
En 2011, le père Fernando Karadima, une grande figure du catholicisme chilien, est reconnu coupable d’abus sexuels sur des adolescents dans une paroisse huppée de Santiago, au cours des années 1980 et 1990. Il est alors condamné tant par la justice chilienne que par le Vatican. Mais de jeunes victimes du prêtre, parmi lesquels Juan Carlos Cruz, mettent également en cause, dès 2005, pour fait de complicité, le père Juan Barros présenté comme "l’homme de main" de Karadima qui, disent-ils, « assistait aux abus sexuels ». Aussi, lorsqu’en 2015 ce même Juan Barros est nommé évêque d’Osorno, ils écrivent au pape François pour préciser leurs accusations. Ils lui font parvenir leur lettre par l’intermédiaire du cardinal O’Malley membre du C9 (2) et Président de la Commission pontificale pour la protection des mineurs qui leur assurera, ultérieurement, l’avoir remise en mains propres.
Or non seulement le pape François ne revient pas sur sa nomination mais, deux ans plus tard, vivement interpellé sur cette affaire par des fidèles lors de son voyage au Chili, il prend fait et cause pour l’évêque d’Osorno : « Il n’y a pas la moindre preuve contre lui, tout n’est que calomnie. » Affirmation pour le moins incompréhensible et blessante pour les victimes, et qui sera ouvertement critiquée par le cardinal O’Malley lui-même. Si bien que le 21 janvier 2018, dans l’avion qui le ramène à Rome au terme de son voyage, le pape esquisse une forme de mea culpa tout en réaffirmant ses doutes sur la culpabilité réelle de Mgr Barros. Quelques jours plus tard, il décide l’envoi au Chili, pour entendre les victimes, de Mgr Charles Scicluna, archevêque de Malte, Président du Collège spécial d’appel dans les cas d’abus sexuels sur mineurs de la part de clercs, au sein de la Congrégation pour la doctrine de la foi (3). C’est lui qui, en 2004, a eu à connaître de l’affaire Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, écarté de toute responsabilité dès 2006 mais dont la culpabilité n’a été officiellement reconnue par le Vatican qu’en 2010… deux ans après sa mort !
Nous en sommes là de l’affaire chilienne venue étoffer une série de faits récents qui renforcent le soupçon à l’égard du Vatican et du pape lui-même.

Une démission qui en suit deux autres…
Le 17 février était rendue publique, à Rome, la composition de la nouvelle Commission pontificale pour la protection des mineurs présidée, comme nous l’avons dit, par le cardinal O’Malley. Un renouvellement marqué par le départ, à sa demande, de la pédopsychiatre française Catherine Bonnet. Dans une interview à L’Express elle s’en explique : « Je plaidais à titre personnel pour que les évêques et les supérieurs des ordres religieux aient l’obligation de signaler des suspicions de violences sexuelles sur mineurs aux autorités civiles. » Elle ajoute avoir également demandé « la levée du secret pontifical » dans les cas de violences sur mineurs. Dans ce type d’affaires, cette disposition empêche en effet la justice civile d’obtenir communication des dossiers détenus par le Vatican, ce qui l’oblige le plus souvent à reprendre les enquêtes à zéro… N’ayant pu sur ces deux points obtenir satisfaction, elle a choisi de démissionner comme, avant elle et pour des raisons similaires, Marie Collins et Peter Saunders, membres de la Commission, eux-mêmes victimes de prêtres pédophiles.

Un refus obstiné de regarder le passé
Dans cette lutte officiellement engagée contre la pédophilie, il semble donc bien que la "tolérance zéro", voulue par Benoît XVI puis reprise à son compte par le pape François se heurte à bien des obstacles, tant au niveau de la Curie que de certains épiscopats. Beaucoup souhaiteraient limiter l’action de l’Église à la seule prévention de nouveaux cas de pédophilie ; sans dénoncer les crimes passés ou présents dont ils pourraient avoir connaissance. Mais comment se prémunir pour l’avenir lorsqu’on refuse obstinément de regarder le passé pour tenter d’en comprendre les ressorts profonds et d’en tirer les leçons ?

Du "refus d’y croire" au choix de la "tolérance zéro"
Regarder le passé, pour ce qui concerne le pouvoir central de l’Église catholique, c’est pourtant continuer de s’interroger sur les silences et l’inaction de Jean-Paul II, notamment à propos des crimes du père Martial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ. Et s’étonner tout autant de la rapidité avec laquelle sa béatification puis sa canonisation sont venus jeter opportunément un voile pudique sur ce qui restera une faute majeure de son pontificat. Faut-il, comme le suggérait Lucetta Scaraffia, éditorialiste à l’Osservatore romano, dans la récente émission d’Arte (4) mettre le "refus d’y croire" du pape polonais au compte de l’expérience qui était la sienne des dénonciations calomnieuses de prêtres sous les régimes communistes ? Ou expliquer cet aveuglement par le simple refus de certains, au Vatican, de condamner ouvertement le fondateur d’un mouvement catholique puissant dont les largesses financières bénéficiaient aussi aux "œuvres" du Saint Père ?
Regarder le passé c’est, certes, prendre acte de la détermination du pape Benoît XVI a engager contre la pédophilie le combat négligé par son prédécesseur. Mais c’est également souligner que même sanctionné, le père Maciel n’a jamais fait l’objet d’un procès canonique, étant simplement invité à « se retirer dans une vie de prière et de pénitence », ce qui, apparemment, ne l’empêcha nullement de « continuer à voyager et à mener la belle vie jusqu’à sa mort » (5). Une attitude que l’on retrouve, ultérieurement, dans la gestion de l’affaire chilienne où « plutôt que d’expulser Karadima de l’institution catholique et de l’envoyer devant les tribunaux, on lui a demandé de se retirer dans un couvent, avec quelques religieuses pour s’occuper de lui » (6). Sans parler du refus obstiné du cardinal Ratzinger devenu pape, de jamais rencontrer les victimes du père Maciel, y compris lors de son voyage au Mexique.

Lorsque François jette le trouble
Regarder un passé plus récent, c’est s’étonner de la bienveillance du pape François vis-à-vis de certains prélats mis en cause dans différentes affaires parmi lesquels le cardinal Pell, proche conseiller, membre du C9, accusé par la justice Australienne. C’est s’interroger sur sa décision de réintégrer dans le clergé catholique Don Mauro Inzoli, figure historique du puissant mouvement Communion et Libération, pourtant reconnu coupable d’abus sexuels sur mineurs… avant de le réduire à l’état laïc deux ans plus tard. C’est prendre acte du fait que, selon ses proches, il rencontre régulièrement des victimes d’abus sexuels… sauf celles du père Preynat regroupées au sein de l’association La Parole Libérée ou celles du père Maciel et du père Karadima lors de ses voyages au Mexique et au Chili. Comme s’il fallait différencier les "bonnes" victimes – discrètes – qui ont droit à la compassion de l’Église, des "mauvaises" – ayant choisi de parler – et donc "par qui le scandale arrive". C’est enfin tenter de comprendre pourquoi le pape François, qui a créé en 2014 la Commission pontificale pour la protection des mineurs, n’a pas jugé utile de rencontrer ses membres une seule fois en trois ans… alors qu’ils avaient, de toute évidence, des choses à lui dire personnellement.

De quoi nourrir à son endroit le soupçon de prôner la "tolérance zéro" tout en continuant à protéger des pédophiles et leurs complices. Avec cette ultime question : pourquoi ? Faut-il incriminer le refus de collaborer d’une partie de la Curie et de certains épiscopats, notamment italiens ? Faut-il mettre en cause la présence, au sein du C9, à côté du cardinal O’Malley, "champion" reconnu de la lutte contre la pédophilie, d’autres conseillers tels que les cardinaux Pell et Errazuriz (7), personnellement impliqués dans des soutiens coupables à des prédateurs pédophiles ? Faut-il aller plus loin encore et, comme le suggèrent certains, imaginer que des adversaires de la première heure du pape François aient pu, cyniquement, lui cacher le passé sulfureux de tel ou tel nouveau collaborateur qu’il venait de se choisir pour mieux le mettre en difficulté le jour où le scandale éclaterait ? Ou faut-il conclure simplement de ces faux pas que, finalement, le combat contre la pédophilie ne serait pas pour lui une réelle priorité ?

L’Église est-elle prête au vrai changement ?
À moins qu’il ait tout simplement conscience d’avoir sous-estimé les bouleversements culturels qu’impliquerait pour l’Église la simple prévention de nouvelles dérives pédophiles. Trop de reportages publiés par les médias illustrent l’immaturité de certains clercs face à la sexualité humaine ce qui, en cas de manquement à leur devoir de continence, les rend incapables de différencier des relations "normales" avec des adultes consentants de relations contraintes avec des enfants. Et cela alors même que l’on continue de donner en exemple des mouvements ou diocèses où la formation des prêtres repose, précisément, sur un "retrait du monde" au motif de les mieux préparer à en affronter demain les séductions… Trop d’enquêtes mettent en évidence, dans ces affaires, une vision sacralisée et absolue de l’autorité liée au sacerdoce. Et cela alors même que de jeunes prêtres semblent tentés d’y trouver une forme d’identité. Trop de blocages viennent de la pratique du secret dans les procédures canoniques, justifiée par le désir de protéger les personnes. Et cela alors même que trop de victimes, à cause de cette opacité, se voient refuser une juste reconnaissance et réparation des crimes qu’elles ont subis. Mais l’Église est-elle prête – et capable – de repenser tout à la fois sa vision de la sexualité, sa conception de l’autorité, sa pratique du secret ?

Il appartient au peuple chrétien de se saisir de ce combat.
Une récente interview à la BBC de Juan Carlos Cruz, accusateur de Mgr Barros dans l’affaire chilienne, se termine sur cette question : « Avec tout ce qui vous est arrivé, avez-vous quitté l’Eglise catholique ? Avez-vous perdu la foi ? » Voici sa réponse : « Je suis toujours catholique. Je vais à la messe tous les dimanches. J’aime mon Église. J’ai de grands amis prêtres et je sais qu’il y a beaucoup plus de bons prêtres que de mauvais prêtres. Je ne vais pas laisser ces gens me faire perdre ma foi en Dieu. »
Dans son encyclique Laudato si’ le pape François analyse que la nécessaire révolution écologique se heurte aujourd’hui à l’immobilisme des États et des organisations internationales, compromises dans des intérêts tant politiques que financiers. Dès lors, déclare le pape, il appartient au peuple de se saisir directement de ce combat. Osons ce parallèle : la lutte contre la pédophilie dans l’Église semble aujourd’hui se heurter à l’immobilisme de l’institution elle-même, compromise dans d’autres formes d’intérêts tout aussi politiques et financiers (8). Il appartient donc au peuple chrétien de se saisir aussi de ce combat. Certains catholiques, en toute fidélité au pape François, ont choisi de mener les deux, conjointement.

René Poujol – 23 février 2018

 http://www.renepoujol.fr/francois-face-a-la-pedophilie-le-soupcon/#more-4245

  1. Marco Politi est notamment l’auteur de François parmi les loups, Éd. Philippe Rey ; 2015, 288 p.
  2. Titre donné au Conseil des cardinaux nommé par le pape François pour le conseiller sur les réformes à engager dans l’Église.
  3. À l’heure où je rédige ce billet, la presse annonce que Mgr Scicluna a dû être hospitalisé à Santiago.
  4. L’Église face aux scandales pédophiles, Arte, 20 Février 2018.
  5. Pedro Salinas, L’heure de Barros est-elle arrivée ?, article du 9 février 2018 traduit par Xavier Léger et publié sur le site L’envers du décor.
  6. Ibid.
  7. Ancien archevêque de Santiago du Chili, il a été un ardent défenseur du père Karadima et aujourd’hui de Mgr Barros.
  8. Le film diffusé par Arte met notamment en évidence le refus par l’épiscopat américain, dans certains États, de revoir à la hausse les délais de prescription en matière de crimes pédophiles, de peur que de nouveaux dossiers, aujourd’hui prescrits, soient rouverts, ce qui pourraient coûter à l’Église des centaines de millions de dollars d’indemnités à verser aux victimes. Dans ce combat, le meilleur allié des évêques semble être… le lobby des assurances.
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