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Forges les Eaux (Seine Maritime)

Raymond GODEFROY
Eponimm. Hôtel de ville de Forges les Eaux.

Au milieu des années 70, le curé de Forges, chef-lieu de canton normand, avait sous sa responsabilité 17 paroisses. Conscient du problème, il repère, parmi les participants du groupe de partage d’Évangile qu’il avait créé, trois ou quatre personnes ayant un minimum de culture biblique.

Il les réunit et exprime une idée : « Pour moi, le manque de prêtres, c’est un coup du Saint Esprit, c’est pour obliger les laïcs à se prendre en charge. » Il nous demande d’animer des célébrations le dimanche dans les villages. Pour rester dans son esprit nous les appelions non pas ADAP, assemblées dominicales en l’absence de prêtre, mais ADAL, assemblées dominicales animées par des laïcs.

Puis il nous donne quelques conseils pratiques pour animer les célébrations : un panneau à l’entrée de l’église : « Ceci n’est pas une messe », annoncer dans le mot d’accueil : « Nous prions en union avec notre curé qui célèbre à … », bien choisir les lecteurs, regrouper les chaises autour des intervenants, ne pas avoir peur d’innover, quitte à choquer un peu mais sans scandaliser. Par la suite il prolonge la formation par des réunions des animateurs. Elles sont surtout des suggestions pratiques. Je me souviens par exemple avoir dit une fois : « Quand vous donnez la communion, ne faites pas une tête d’enterrement, souriez, c’est le corps du Christ que vous partagez. »

Ce dont je me rappelle aussi, c’est l’extraordinaire confiance dont faisait preuve ce prêtre envers ceux qu’il envoyait. La première célébration dont il m’a chargé était une nuit de Noël ! Je n’étais pas vraiment à mon aise.

Du fait que les animateurs du départ étaient des résidents secondaires, notre objectif était de susciter des habitants des villages à devenir acteurs, ce qui fut fait. À la fin de l’expérience, au bout d’une vingtaine d’années, tous les animateurs, y compris la présidente, étaient des villageois. Le seul point qui restait difficile à faire prendre en charge était le commentaire d’évangile. Une seule femme s’y était mise et le résultat était un commentaire plein de sens dans un langage accessible aux participants. Et pourtant je dois dire que devoir étudier un texte pour en faire un commentaire est extraordinaire pour en découvrir les richesses. Et c’est encore plus enrichissant quand on peut le faire à plusieurs.

Tout au long de cette période nous avons beaucoup échangé avec un ami jésuite, Edouard Pousset. Il nous écrivait en 1985 : « Ce qui vient en premier, c’est la mise en route des chrétiens eux-mêmes… La présence de personnes significatives au sein d’une communauté est première – théologiquement parlant – par rapport à l’exercice d’une fonction… Derrière cette nécessité (de faire face à l’absence de prêtres) se devine une poussée de la vérité même du Royaume de Dieu parmi les hommes. »

Cette expérience a duré vingt ans. Elle s’est terminée par la convocation de l’évêque un samedi soir après la messe au presbytère de Forges. Il nous a alors priés de rentrer chez nous et de ne plus nous occuper de ce qui revenait au prêtre.

À propos de cet arrêt brutal, Edouard Pousset nous écrivait en 1996 : « Pour le moment cette Église a encore trop de force et la théologie régnante empêche de voir et plus encore de comprendre. Cette théologie dit : “le prêtre comme on l’a fait jusqu’ici et les sacrements que fait ce prêtre, voilà l’essence. Tout ce qui arrive d’autre n’est qu’accident, ça va passer, l’Église en a vu d’autres…ˮ Il faut laisser passer un peu de temps de désert grandissant. Puis aider les gens à se re-souvenir de ce qui fut en ces vingt ans… Et vous, tout d’abord, sentir la vérité qu’il y a, en conscience, à devenir plus indépendants de cet appareil ecclésiastique-là… Globalement l’Église ne veut plus de ces vingt ans. Elle s’imagine qu’elle affermit ainsi son identité et qu’elle assure son avenir. Grande illusion. Mais le bénéfice de ce qui a été demeure. »

Raymond Godefroy

Rubrique du site: 
Témoignages. Célébrations dominicales de la Parole.
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