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Ce que les évêques disent du politique

Guy AURENCHE

À deux reprises, ces derniers temps, les évêques ont pris la parole au sujet du politique. En juin d’abord, un texte court : 2017 année électorale – quelques éléments de réflexion, puis en octobre Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique (Coédition Bayard, Cerf, Mame).

Ces deux textes ne s’adressent pas aux chrétiens, mais « aux habitants de ce pays ». Pour nous tous chrétiens, vient une question : quelle est notre relation avec les habitants de notre pays, de nos quartiers ?

Dans le texte de juin, les évêques voulaient donner du grain à moudre aux futurs candidats ou à leurs soutiens : quels types de sujets souhaite-t-on voir être abordés dans les programmes des uns et des autres ? Les évêques proposent une liste : démocratie, projet de société, pacte éducatif, solidarité, bien commun, migrants, Europe, écologie…

À l’occasion du deuxième texte plus complet du mois d’octobre, les évêques soulignent qu’ils ne veulent pas s’immiscer, au sens de prendre parti. Eux, certes, ne prennent pas parti. Mais les chrétiens, eux, ne doivent pas hésiter à s’immiscer dans le débat ! Qu’ils parlent avec prudence, au sens de sagesse, mais sans hésiter…

Les évêques affirment aussi que l’espérance chrétienne n’est pas seulement individuelle, mais qu’elle est collective. Cela implique que chacun convertisse son regard et ses attentes afin de donner à cette espérance une dimension intrinsèquement collective.

1. Soulignons trois grandes étapes dans le texte d’octobre :

a – Un regard lucide sur la situation, un effort d'intelligence.

Cela rejoint Laudato si §17 : « Avant de voir comment la foi apporte de nouvelles motivations ou de nouvelles raisons d’agir, je propose de nous arrêter brièvement pour examiner ce qui se passe dans notre maison commune. »

C’est un travail difficile, mais indispensable. On saute souvent cette étape. Pourtant, c’est toute une position évangélique, c’est la base de la relation évangélique : que souhaites-tu ? Qui es-tu ?

J’inverse les termes : je ne cherche pas les raisons chrétiennes d’agir en politique, mais qu'est-ce que la politique apporte à notre foi ? Cette approche permet aussi de respecter le monde dans lequel nous travaillons : qu’est-ce que le politique me dit de la puissance (y compris dans nos communautés chrétiennes), du compromis, de nous penser « ensemble pour l'ensemble » ? C’est aussi un regard en appétit. Ainsi Jésus interroge la Samaritaine, il regarde la société et l’interroge : « Donne-moi à boire. » De même sommes-nous invités à puiser et à trouver l’eau qui existe déjà tout près de nous. 

b – Une proposition : ensemble participer à un travail de refondation.

Les évêques invitent les chrétiens à se lancer, ensemble avec ceux qui nous entourent, la population de notre pays, dans un travail de refondation. « Nous ne pouvons pas laisser notre pays voir ce qui le fonde s’abîmer gravement. » Très vite est pointée la division dans la société française, comme l’une des causes qui « abîme » cette possibilité de vivre ensemble. Il y a là un constat et une proposition. Comment participer à ce travail ? Ce document dit clairement qu’il ne vise pas que les prochaines élections : les communautés sont invitées à poursuivre ce travail au-delà, dans le quotidien qui suivra.

c – Les évêques proposent une méthode : le débat, le dialogue, entre nous, et avec tout cet ensemble des habitants de notre pays. Les modalités, les conditions du débat ne sont pas évidentes :

- la parole de l’autre. Quelle est-elle ? Comment bien écouter l’autre ?

-nos convictions. Quelles sont-elles ? Savons-nous bien les exprimer ? Il semble que ce soit plus difficile qu’on ne le croit. Comment par exemple traduire dans le débat d’aujourd’hui le passage de Jésus par la Croix, sans tomber dans le dolorisme ?

- le débat. Comment organiser un débat respectueux de l’autre, mais qui n’évite pas le travail en profondeur ?

- la reformulation commune. C’est un acte important qui demande écoute, respect, fidélité à la parole.

2.  Attardons-nous sur une invitation

Ce document comporte invite à accepter et à traverser les désaccords, afin qu’ils deviennent féconds. Ainsi, il reconnaît que :

- « La contestation est devenue le mode de fonctionnement habituel,
et la culture de l’affrontement semble prendre le pas sur celle du dialogue. 
»

- « Là où le conflit n’est pas dit, là où la vérité est transformée ou cachée,
là risque d’apparaître la violence. 
» (p.55)

En m’inspirant de Patrick Viveret (Vivre à la bonne heure, éd. Les Presses de l’Île de France. 2014. Ch. « S’enrichir des désaccords »), les chrétiens, dans leurs paroisses ou leurs mouvements, et surtout dans tous les instances non confessionnelles auxquelles ils sont liés, pourraient expérimenter, en groupes de 6 à 8 personnes, le processus de construction de désaccords féconds. La méthode pourrait être la suivante : 

  • à partir d’un sujet qui fait débat (ex. : le revenu universel de base ; ma paroisse doit-elle prendre publiquement la parole à l’occasion des élections ? etc.) ;
  • inviter chacun à exprimer en deux phrases (voire 2 mots) le cœur de son argumentation ;
  • inviter un ou des autres à reformuler à sa manière ce qu’il a entendu de la position de l’autre ;
  • formuler ce qui paraît ne pas pouvoir faire l’objet d’un accord ;
  • inviter un ou des membres du groupe à repérer ce qui l’a « enrichi » en écoutant la position de l’autre avec laquelle il reste en désaccord (« Je n’y avais pas pensé ») ;
  • repérer les préoccupations qui sont communes aux diverses positions (« C’est bien la dignité de la personne qu’il faut servir en priorité »...).

On peut s’arrêter là. On peut poursuivre :

  • Pourrions-nous formuler ensemble ce qui nous sépare en profondeur ;
  • Sur les points reconnus communs, pourrions-nous écrire un texte, voire lancer une initiative ?

 

3. Relevons enfin quelques constats et propositions

Ce document pose à chacun quelques questions.

  • retrouver le politique et son sens spécifique, sans discréditer la politique qui est une des expressions de ce souci du politique ;
  • une société en tension, à fleur de peau, qui sur-réagit ;
  • ambivalences et paradoxes : pas de solutions toutes faites ;
  • un contrat social à repenser, c’est l’esprit général du texte ;
  • constat des différences culturelles et des difficultés d’intégration – les richesses et questionnements de la France d’aujourd’hui ;
  • l’éducation, l’identité : Qui suis-je ? C’est une vraie question, même si elle fait l’objet de manipulations ;
  • la question du sens : une vie en société ne peut être la somme d’existences juxtaposées – comment articuler le je et le nous ?
  • une crise de la parole ;
  • pour une juste compréhension de la laïcité ;
  • un pays en attente, riche de tant de possibles.

Au travers de ce texte, nous sommes amenés à nous mettre en question dans nos vies personnelles, de travail, sociales, d’engagement, et aussi dans nos vies ecclésiales.

Au travail !

Guy Aurenche 

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