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États-Généraux de la bioéthique : penser, c’est séparer !

Laurent LEMOINE
© Elapied / Wikimedia Commons

On a vécu le « débat », que dis-je ?, on a survécu au « débat » sur le mariage pour tous en 2013. On devrait donc pouvoir encore traverser le « débat » sur les épineuses questions de bioéthique, non ? ! Ce qui ne nous tue pas nous renforce, paraît-il ! D’aucuns cherchent la bagarre, d’ailleurs. Monter au créneau comme un devoir moral, un mai 68 à l’envers, vertueux, celui-là !

De fait, le terrain est miné comme une plage de débarquement. Vous posez le pied sur une mine, et boum ! D’autant que les mines sont de puissance et de variété inégales. Modifier le génome nous place de suite sur un des enjeux les plus vertigineux avec le double effet bien connu : j’obtiens un gain, et, « en même temps », un effet secondaire délétère.

Le mot éthique sera sûrement employé à l’envi dans la grande tradition française, en l’occurrence, le cadrage ou la garantie éthique donnés à ceci ou à cela – comme la GPA – alors qu’on sait pertinemment que le hors-cadre se pratique déjà. Raison de plus ? Encadrer plutôt qu’interdire ? Et interdire au nom de quoi ? Quel est le point de non-retour, le « socle invariant », comme aiment dire les partisans de la morale naturelle… ? C’est forcément quelque chose autour de l’humanité de l’homme que les prouesses biotechnologiques font vaciller de plus en plus… Droits de la « personne humaine », droits de l’homme, loi naturelle, roc anthropologique, loi symbolique : tous ces vocables issus de conceptualités variées, voire opposées, désignent le même point de fuite, faute de quoi une femme, un homme, dans sa singularité va devenir une pure variable d’ajustement. Dans le monde du travail d’aujourd’hui, avouons que le pas est, çà et là, déjà franchi. Les robots nous surclassent déjà.

Penser, c’est distinguer, séparer. Vieux principe qui a fait ses preuves en philosophie ou en théologie. Mais penser, c’est aussi la capacité de rassembler et d’unir. L’Église catholique fait souvent entendre ce propos : la morale de la vie, c’est protéger les plus vulnérables de la vie in utero, jusqu’au vieillard maltraité en EHPAD en passant par le migrant dont la famille est jetée sur des routes incertaines pour un avenir opaque… Pas de différences entre ces situations : c’est le même principe directeur qui en fournit la clé de discernement éthique, c’est-à-dire la VIE. Soit ! Pourtant, la vie, c’est aussi plein de réalités différentes : le bios (le vivant au sens de biologie), c’est la nature, qui, comme la fleur, selon Aristote, naît, grandit, et meurt. La vie donc, c’est tout autant l’histoire et la culture qui émondent, corrigent et transforment le vivant car la vie inculte est aussi violence, fracas, chaos, incohérences et caprices dont il faut se protéger… La vie n’est pas complètement superposable avec les modes de vie qui sont multiples aujourd’hui dans les familles chrétiennes, dans les familles humaines, tout simplement, des sociétés démocratiques et pluralistes qui sont les nôtres. Dans de telles sociétés, nous avons souvent envie que l’État légifère pour trancher, encadrer, donner un statut. Mais l’État doit-il entrer jusque dans l’intime de l’intime de nos familles et de leurs décisions si singulières en situations extrêmes… ? Et puis, pourquoi faire intervenir l’État ? La bioéthique ne serait-elle pas une zone de résistance, un devoir d’objection de la conscience quand l’État « responsable » prétend régir les convictions des croyants ?

Chacun pourra se précipiter sur l’enjeu éthique qui l’intéresse particulièrement mais aucun de ces enjeux ne peut être réfléchi pour lui-même sans l’inscrire sur une toile de fond beaucoup plus large, à savoir celle des fondements éthiques que sont capables de se donner nos sociétés sécularisées : ont-elles la possibilité d’une fondation autonome, par exemple, les « valeurs de la République », souvent invoquées aujourd’hui, ou doivent-elles s’en remettre, pour les questions relatives au vivant, à une fondation religieuse, et même transcendante ? La laïcité issue de 1905 définit un État laïc qui autorise chacun à pratiquer la religion de son choix. Du coup, les « religieux » jouent, en principe, le jeu de la citoyenneté laïque et démocratique pour laquelle une voix est une voix, éventuellement, plusieurs voix dans un groupe, jusqu’au lobby ou au communautarisme…

L’argument selon lequel tout se traite de la même manière en raison d’une même nature, que l’on parle des migrants, de la GPA ou du génome, est censé dépasser le clivage religieux/laïcs : tous invoquent une même nature confondue parfois avec Dame nature ! Cet argument permet de sortir du terrain strictement religieux et confessant pour atteindre, telle une passerelle jetée, ceux qui, d’un souci commun, sont eux aussi attentifs à la dignité de la personne humaine. Mais le concept de dignité qualifie des options parfois diamétralement opposées, comme on le voit sur les questions de fin de vie.

Dignité et nature se retrouvent assez bien pour un chrétien dans le concept très englobant d’écologie intégrale du pape François : prends soin de toi et de ton prochain (le care) et tu prends soin de votre nature commune au chevet d’une planète dévastée ! Le risque est de se rendre compte, chemin faisant, qu’on ne parle pas du tout de la même chose : le concept fédérateur enrôle des réalités trop diverses pour qu’on ne doive pas les particulariser, voire les singulariser lors du discernement prudentiel promu par Amoris laetitia. Qui trop embrasse mal étreint !

Au terme de son tout récent voyage en Amérique latine, le pape François s’est braqué contre le machisme des hommes qui « naturalisent » la violence contre les femmes en faisant passer pour une « culture » ce qui devrait être abandonné au profit de la dignité de la femme. Ainsi les fausses naturalisations, comme les faux enjeux de culture dans une très problématique intrication servent-ils des buts à peine conscientisés de domination, en l’occurrence, de l’homme sur la femme amazonienne. Ce n’est pas en France que cela arriverait ! ?

Deux écueils majeurs à éviter : le prêt-à-penser et l’irénisme. Le premier a déjà la réponse avant que la question soit posée et déployée. C’est le propre du retour d’un religieux doctrinaire au mépris des progrès patiemment vertueux des personnes. Le second valide tout ce qui bouge pour être dans le grand move de l’histoire. C’est ainsi qu’il fait le jeu du conservatisme qui remet des murs un peu partout pour endiguer le tsunami de techniques un peu folles déconnectées des questions de sens.

L’appel aux hommes et aux femmes de bonne volonté du dernier Concile est plus que jamais de rigueur !
 

Laurent Lemoine

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