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Pour les États généraux de la bioéthique - Conviction et responsabilité

Bernard CONTRAIRES
© Elapied / Wikimedia Commons

1973. Nous étions dans nos vingt ans. La France catholique chenue mais forte endiguait vaille que vaille les assauts des modernes. La loi pourrait-elle un jour décriminaliser l’avortement ?
J’étais étudiant en médecine dans un service de dialyse où se passaient bien peu de jours sans qu’une jeune femme de notre âge ne fût admise au rein artificiel qui parfois lui permettrait de sauver sa peau. Mais souvent encore la mort avait le dessus. Victimes, comme leurs fœtus, de faiseuses d’anges.
Le patron du service de néphrologie, mandarin à l’ancienne, avait cependant pour ces femmes des préventions et des marques de respect qui nous interrogeaient, nous, étudiants cathos, pris dans les débats d’une société écartelée entre la pensée bourgeoise et les poussées libératoires surgies en mai 68. Ce patron était protestant. Ceci expliquait-il son exaspération face aux positions officielles de notre Église d’alors ? Face à ces fortes condamnations argumentées qui cependant se heurtaient à la conviction naissante de ma génération médicale : puisqu’on pouvait prévenir médicalement ces catastrophes, il fallait s’en donner les moyens légaux.
Je n’ai pas beaucoup changé. Je lis Paul Ricoeur qui cherche la voie juste, encore un protestant : depuis Max Weber on distingue l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Avorter est une action criminelle au regard de la vie humaine naissante. C’est ma conviction. Pouvoir avorter sans mettre en péril une vie adulte est une action où l’inhumain n’ajoute pas au malheureux. C’est ma responsabilité.

1982. Amandine. Les nouvelles possibilités techniques de la reproduction des mammifères permettent de concevoir des vies humaines par des voies inconnues à ce jour. Ici encore les moralistes retrouvent du grain à moudre et les cathos identitaires affûtent leurs lames : la conception naturelle dans un couple hétérosexuel, ou rien ! La nature et rien que la nature et la loi naturelle ! Mais justement, nous sommes tellement acculturés que c’est nous qui avons inventé la nature avec notre regard galiléen surplombant (je parle du physicien), avec la biologie, l’écologie, la psychologie et l’éthique. Nos débats ne sont que culturels. Il n’y a pas de loi naturelle.
Je veux signifier par-là que nos convictions, celles de notre éthique, de notre morale, ne naissent pas d’un autre lieu que celui de nos origines humaines partagées, nos histoires personnelles, nos rencontres, nos travaux, nos cultures, nos civilisations. Mais nos convictions sont malléables selon nos aventures, nos accidents de vie, selon les heurs de nos existences et les malheurs de ceux que nous aimons, ou inversement. Contrairement à nos responsabilités, qui, elles, sont constantes, extérieures à nous, posées ou désignées par les autres, imprimées de façon indélébile sur la feuille de notre route.
Les convictions paraissent solides et brillantes. Elles sont d’argile. Les responsabilités paraissent contingentes et obscures. Elles sont pourtant la montagne de granit devant l’homme de peu de foi. Nos convictions, ce sont les nôtres. Nos responsabilités, ce sont les autres : conjoint, enfant, voisin, ami, inconnu, proche ou lointain. Nos convictions nous resserrent autour de notre communauté, nos responsabilités nous provoquent à l’universalité.

Genèse. Porteurs de convictions, nous avons tous goûté au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Nous nous sommes cachés et nous avons quitté le jardin d’Eden, non pas maudits mais marqués du sceau de la discorde. Dire le bien et le mal est notre permanente dispute. Nous ne savions pas que nous étions nus. Maintenant notre nudité nous interroge sans relâche. Alors nous la dissimulons sous notre morale de conviction. Et ne cessons de guetter le corps de l’autre.

Jésus Christ. Quand, disciples du Christ, cesserons-nous de prescrire en toutes circonstances ? Quand accueillerons-nous tous les enfants de la terre sans leur demander les traces de leurs origines ? Quand nous réjouirons-nous sans suspicion avec ceux qui surgissent de chemins inconnus ? Quand notre indécision nous courbera-t-elle enfin jusqu’au sol, comme Lui, pour y tracer dans le sable où gisait une femme les seules lignes indistinctes qu’un dieu parmi nous, un jour, ait laissées au vent et aux semelles, avant de se relever pour défier les justes d’exercer leur justice ?
Se redressant, l’homme de Galilée s’arrachait au joug que les moralistes de son temps lui imposaient. Ce moment est le moment de la décision. Au-delà de la conviction, face à la responsabilité, l’engagement.

2018. États généraux de la bioéthique. Avec qui allons-nous cheminer et nous engager ? Avec ceux qui errent, ceux qui cherchent, ou avec ceux qui savent, ceux qui jugent ?
Nous nous dresserons, oui, mais sans une pierre à la main. Sans juger non plus ces juges qui à leurs façons errent aussi, en les appelant à cet engagement qui est d’abord le partage des responsabilités. Même si nous ne sommes pas la conscience morale universelle.


Bernard Contraires. Pédiatre – bcontraires@yahoo.fr

Supports de réflexion :
Paul Ricoeur, Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale, éd. Labor et Fides, 2016
France Quéré, L’éthique et la vie, éd. Odile Jacob, 1991
Pascal Quignard, La critique du jugement, éd. Galilée, 2015
TOB Jean 8, 1-11
TOB Genèse 2, 15...

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Commentaires
Lise-Marie

Merci,
Votre rapprochement convictions / responsabilité m'intéresse et m'aide :
Nos convictions, ce sont les nôtres, nos responsabilités, ce sont les autres ; formule forte qui nous décentre !
Merci encore.

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