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Envoyé en « visitation » au Brésil

Pierre Chovet

En janvier, j’étais envoyé au Brésil par le Pôle Amérique latine, en mission de « visiteur ». […] Un baptême du feu pour cette nouvelle mission, puisque j’étais le premier des cinq visiteurs nommés à partir sur ce continent.

[Comme j’avais vécu de 2006 à 2014 dans le Parà, comme fidei-donum], je me sentais donc « de la famille » en arrivant au Brésil. Pourtant, j’ai trouvé un pays en plein bouleversement politique et social, en proie au retour de ses vieux démons ! […] Les oligarchies conservatrices et autoritaires font leur retour pour reprendre le contrôle de l’exécutif et tenter d’échapper aux graves accusations de corruption en s’accusant mutuellement.

Mais revenons à notre mission de visiteur ; qu’est-ce au juste ? […] Il s’agit d’une mission à inventer, en fonction de la réalité présente : des « missionnaires » français moins nombreux, plus âgés et se déplaçant plus difficilement, mais avec encore quelques nouveaux arrivants et un certain nombre de coopérants laïcs. […]

J’ai parfois entendu l’objection : Pourquoi les Français devraient-ils se retrouver entre eux ? Je peux rassurer les objecteurs, les Français présents au Brésil sont très bien inculturés dans les diocèses et dans les communautés locales, bien insérés dans les quartiers et parmi les populations pauvres. Ce qui n’est pas toujours le cas du clergé local ! Quelques-uns de nos missionnaires ont même pris la double nationalité et ont demandé leur incardination locale. Les Français sont plutôt bien accueillis par les Brésiliens. Ils n’apparaissent pas comme des donneurs de leçon, encore moins comme des colons venus d’une Europe volontiers donneuse de leçons – nous n’avons pas de passé colonial avec ce pays.

Vu la taille et la diversité de ce pays, il m’était impossible de visiter tout le monde. J’ai donc partagé mon temps de présence, cette fois, en quatre directions. En priorité la rencontre annuelle des Français à Salvador de Bahia (Nordeste) et puis des visites plus individuelles ou de petits groupes, dans le nord amazonien (à Marabà et Palestina), à Sao Luis do Maranhao (Nordeste) et pour finir dans le grand Sud, à Caxias, près de Porto Alegre (Rio Grande do Sul). Ces divers séjours et contacts m’ont permis de prendre le pouls du pays en temps de crise mais surtout de rencontrer des personnes ; non seulement les Français mais aussi beaucoup de Brésiliens, prêtres, religieux/ses, ou laïcs, en milieu urbain et en zone rurale. Et de célébrer dans diverses communautés – célébrations diverses, participatives et moins cérébrales qu’en France. Au Brésil, on doit parler au cœur et au corps et pas seulement à la tête !

Au cours des journées de Salvador de Bahia qui rassemblaient une douzaine de participants, nous avons eu de longs échanges sur ce que vivent les uns et les autres, ce qui les motive dans la durée, et même comment tout a commencé pour chacun, son expérience spirituelle et son premier appel pour la mission. […] Les chemins de l’Esprit nous surprennent souvent et, au Brésil, il ne faut jurer de rien : les imprévus brouillent souvent les pistes de nos vieilles têtes cartésiennes. Il faut savoir s’adapter, se laisser dérouter et finalement c’est revitalisant. C’est ça l’inculturation !

Les insertions des uns et des autres nous ont aussi permis d’aborder les problèmes toujours aussi brûlants de la terre et des populations indiennes spoliées ; la pastorale ouvrière avec l’ACO à Belo Horizonte, en périphérie urbaine, sans beaucoup d’appui ecclésial, et les initiatives de catéchèse dans les favelas ; la situation critique dans les prisons, suite aux mutineries et aux massacres survenus notamment à Manaus. Des religieuses participantes nous ont donné leur précieux témoignage de visites aux prisonniers dans le cadre de la « Pastorale carcérale » à Salvador.

Une deuxième journée a été consacrée à la réflexion sur « la conjoncture » (comme on dit au Brésil). La conjoncture, c’est l’analyse du contexte sociopolitique, notamment après la destitution de la présidente et les premières mesures du nouvel exécutif qui entreprend de graver dans le marbre les politiques d’austérité par un amendement de la constitution, pour y inscrire le plafonnement des dépenses d’éducation et de santé pendant 20 ans. Une triste première mondiale ! […]

L’Église brésilienne, avec ses diverses « pastorales », essaie d’accompagner les populations dans ces temps difficiles, en maintenant la vigilance et l’espérance pour un monde meilleur. Ce n’est pas sans tiraillement. Elle a toujours été plus interventionniste dans le débat public que l’Église de France. En particulier, c’est elle qui avait initié, il y a quelques années, une campagne contre la corruption qui commence peut-être à porter ses fruits. Quelques évêques, que j’ai pu rencontrer, déplorent que l’Église aujourd’hui, avec son jeune clergé, soit plus portée sur des préoccupations liturgiques et cléricales. Un prêtre brésilien ami parle même des prêtres plus préoccupés par « la beauté de leurs chasubles ou par les entrées de denier de l’Église que par le souci du Peuple de Dieu » en dépit du discours sur la mission. Ce n’est pourtant pas la direction que nous indique le pape François ! […].

J’ai eu aussi le bonheur de visiter quelques-uns de mes anciens paroissiens. J’ai pu constater que je n’avais pas œuvré en vain puisque, malgré le peu d’appui qu’elles reçoivent aujourd’hui, ces communautés se prennent en charge. Les équipes de quartiers continuent de se réunir pour ouvrir la Bible, prier et partager leurs difficultés et leurs joies. Les groupes de jeunes, dont les débuts avaient été difficiles, sont en pleine dynamique. Vous allez dire que je fais un peu d’autosatisfaction ! Soit, mais je pense aussi comme saint Paul que l’un sème, l’autre moissonne et que de toute façon c’est l’Esprit qui fait lever la semence. Nous ne sommes que des serviteurs inutiles, et nous ne pouvons que nous réjouir et contempler Dieu à l’œuvre. « La semence germe et grandit, on ne sait comment » Mc 4,27. […]
 

Pierre Chovet

 

On peut lire le texte complet dans la lettre n°102 de mars 2017 du Pôle Amérique Latine

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