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Un éloge de la fraternité

Jacques NEIRYNCK
Coexister
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Le christianisme ne s’étiole pas, non, il progresse ! Jugeons-en à l’aulne de la fraternité.
 
Comme ce mot est inscrit au fronton de chaque mairie, il perdu beaucoup de sa force initiale. En 1789, il signifiait que tous les Français devaient être non seulement libres et égaux mais aussi frères, c’est-à-dire que la liberté et l’égalité ne pouvaient se réaliser que par une relation confiante entre tous les citoyens : certainement pas par la contrainte, la Terreur et les guerres napoléoniennes. Ce troisième mot indispensable fut négligé à l’époque.
Or, tel est le titre de l’ouvrage de Samuel Grzybowski : Fraternité radicale. Tout jeune, l’auteur a fondé le mouvement Coexister avec des juifs, chrétiens, musulmans, athées ou agnostiques, en insistant sur un parti-pris de dialogue, de solidarité et d’engagement. Il est chrétien, il est engagé dans sa foi, il considère sa religion comme un moyen pour promouvoir une fin : la fraternité universelle et planétaire. C’est l’opposé du catholicisme réduit à un marqueur identitaire, c’est l’impossibilité de stigmatiser athées, juifs ou musulmans, c’est cette possibilité de vivre ensemble, qui fait tellement problème aujourd’hui.
C’est d’abord une authentique façon de vivre la foi, à rebours de ce qui se passe. À voir les églises de plus en plus vides, le taux décroissant de baptêmes, de mariages et de funérailles par rapport à la population globale, le nombre de vocations sacerdotales et religieuses diminuer, il semble à première vue que l’Église catholique soit entrée en voie de démantèlement. Mais cette considération étroitement statistique ne dit rien de la foi authentique et de sa pratique.
Il faut établir une distinction essentielle entre foi et religion. Certains sont pratiquants, « messalisant » selon le vocabulaire technique, mais leur foi est douteuse car ils n’agissent pas selon ses exigences. D’autres ne pratiquent pas du tout ou bien très occasionnellement, mais ils mènent une vie conforme aux exigences de la foi, ils s’engagent pour les déshérités, ils acceptent les étrangers, ils élisent la charité en toutes choses.
Si l’on opère cette distinction, on peut estimer non seulement que le christianisme ne s’étiole pas, mais qu’il progresse. Par rapport au siècle précédent nous avons collectivement instauré une solidarité sociale avec les pauvres, les handicapés et les malades, donné l’intégralité de leurs droits aux femmes, protégé les enfants, aboli la peine de mort, fourni l’accès aux études, assuré la paix. Nous sommes plus proches de l’idéal des Béatitudes que nous ne l’avons jamais été auparavant, même s’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Nous avons progressé et non régressé.
Au terme d’un débat télévisé virulent sur le sujet de la lapidation des femmes adultères selon la charia, l’auteur de ces lignes s’est retrouvé face à son adversaire, salafiste convaincu, qui a prononcé une phrase étonnante : « Au fond, il n’y a qu’une seule religion. » Il voulait exprimer qu’il n’y a qu’une seule foi au Dieu unique, qu’elle réunit chrétiens, juifs et musulmans et que nous avions plus en commun sur l’essentiel que sur la spécificité qui nous séparait.
C’est cette parole qui informe la jeunesse. Les avatars des Églises particulières, les conflits entre confessions et religions ne les concernent plus. Tel est le témoignage essentiel du livre de Samuel Grzybowski. Une religion particulière se transmet par la famille, comme les gènes. Elle constitue une acculturation particulière de la foi commune qui éclaire tout homme, sans distinction de race ou d’origine. Elle est à la fois précieuse et contingente.
Au fil des siècles, tous les peuples se sont dotés d’une religion qu’ils ont conçue au mieux de leurs dispositions du moment. Les trois religions monothéistes se sont dotées d’un Livre, qui est inspiré certes, mais qui fut rédigé par des hommes avec toutes leurs limitations. Les exégètes chrétiens ont depuis longtemps établi ce fait : la Bible n’est pas un document historique mais le récit des premiers chrétiens. Il en est de même du Coran pour lequel ce travail de relativisation du texte n’est pas encore intériorisé par les musulmans. Aujourd’hui les chercheurs sont conduits à voir le Coran comme un travail collectif, étalé sur plusieurs générations, en partie indépendant de la prédication de Mahomet. Pour eux, il semble très probable que des passages substantiels du Coran aient été rédigés par des lettrés et scribes chrétiens.
Cependant une portion des opinions, chrétienne comme musulmane, se situe aux antipodes de cette attitude. Elles sont obsédées par l’exclusivité, l’avantage, l’authenticité de leur religion au détriment des autres, parce que directement révélée du Ciel dans un texte sacré. Cette conception de la religion plonge ses racines dans le plus ancien paganisme, à l’époque où l’animisme et la mythologie formaient le substrat de l’appartenance à une confession officielle, obligatoire, sacralisant le pouvoir politique. Elle fait appel aux miracles, aux apparitions, au patriarcat, au pouvoir clérical, au Dieu des armées et, en dernière analyse, aux croisades et au djihad. Elle estime de son devoir de démantibuler les autres religions jusqu’à les éradiquer par conversions forcées. Dans cette conception, on tue et on se fait tuer.
Ce combat archaïque n’est plus celui de la génération qui monte, ouverte, généreuse, engagée. Les vraies luttes sont planétaires : le dérèglement climatique et l’afflux des migrants, s’engendrant l’un l’autre dans une spirale mortelle, ravageant les consciences politiques, suscitant la régression dans le nationalisme et le populisme. Si nous ne posons pas la foi au fondement de leur résolution, la planète deviendra inhabitable et ravagée par des conflits. Tel est le véritable enjeu de la fraternité selon le message de Samuel Grzybowski.

Jacques Neirynck

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