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La distinction clercs/laïcs (IIIe partie)

Jean HOUSSET


Notes d’après le livre de Joseph Moingt, sj, Esprit, Église et Monde, Gallimard, 2016.

« Ce n’est pas … la division entre conciliaristes et traditionnalistes qui doit seule et surtout retenir notre attention, c’est la partition entre clercs et laïcs, qui est structurelle, et qui constituerait une intolérable division de l’Église, étrangère à l’Évangile, si elle était acceptée telle quelle, sans être contrebalancée par un esprit, un espace, une structure de coopération entre les uns et les autres. »
Voilà l’une des idées essentielles quez développe le Père Joseph Moingt dans son dernier livre Esprit, Église et monde. Les lignes ci-dessous sont des résumés et des citations de ce livre concernant cette grave question. Les notes en renvoi vous indiquent les pages correspondantes du livre, ce qui vous permettra de retrouver ces textes et d’approfondir le sujet, si vous le désirez.
Bonne lecture !


3- Que faire aujourd’hui ?
Les réflexions de l’article précédent ont montré ce « qui oblige évêques et prêtres de notre temps à reconnaitre les droits de communautés chrétiennes qui le désirent de pourvoir elles-mêmes à l’évangélisation du lieu où elles sont établies, à la formation de catéchumènes et à leur acheminement vers le baptême. La vraie autorité de l’évêque à l’égard d’une communauté est de lui fournir toute l’aide possible à l’exercice de sa vocation » (p. 495)
Pratiquement, que propose Joseph Moingt ?

Une stratégie pragmatique :
La réforme qui s’impose :
« - il est improbable qu’elle vienne de la tête ;
- elle ne devra pas et ne pourra pas chercher à s’imposer sans elle, moins encore contre elle. »
« C’est donc à sa base laïque d’en prendre l’initiative, mais de manière à entrainer le concours de l’autorité hiérarchique, non de la défier, pour allier le souci de l’unité de l’Église à celui de la propagation de l’Évangile qui ne se confond pas avec l’expansion de la loi chrétienne dans le monde. » (ibid.).

Dans cette ligne, Joseph Moingt propose deux pistes essentielles :
1 - Le travail en commun prêtres – laïcs pour la mission
« Il n’est pas question, dans mon esprit, de préconiser une redéfinition théorique du clergé et du laïcat et de leurs rapports mutuels sur le plan canonique et théologique […]. Je ne crois guère à ce genre de confrontations, d’autant que le laïcat ne dispose à ce jour d’aucun moyen de représentativité.
Je crois, par contre, à un moyen de mieux se comprendre et s’apprécier au sein d’un travail entrepris en commun qui donnerait, à la longue des structures de dialogue aux deux parties concertantes, sans qu’il soit besoin de les définir à l’avance. Or ce terrain d’entente existe depuis toujours : c’est la mission d’annoncer l’Évangile, commune aux chefs de l’Église et aux simples fidèles. »
(p. 221)

La mission : dans quel but ?
Le but de la mission est « d’aider tous les hommes, même païens, par notre propre conduite, à acquérir le royaume de Dieu en pratiquant le seul précepte que Jésus ait enseigné à ses disciples (Mt 28.20) et dont il leur a donné tant d’exemples, celui de s’aimer les uns les autres (Jn 13.34) ». (p. 497)
« Il faut d’abord faire comprendre au monde, en termes intelligibles pour lui, quel Dieu nous envoie, quel maître nous suivons, de quelle source nous tirons le secours que nous lui offrons. Nous devons avant tout réfléchir au langage que nous lui tiendrons, un langage apte à redonner sens au nom de Dieu, à humaniser le visage de Jésus, et son souci du salut des pécheurs, à rendre attractive et concrète la « bonne nouvelle » de l’Évangile. » (p. 162)

Et dans quelles conditions ?
La mission des laïcs
- ne s’exerce pas dans l’Église ;
- ni proprement en son nom ;
- ni dans son intérêt, « en ce sens qu’elle n’est pas tournée vers l’intérieur de cette circonscription administrative de l’institution chrétienne qu’on appelle la paroisse ou le diocèse »
- ni ne consiste dans des exercices officiels du culte qui rassemblent périodiquement les membres de l’institution ;
- ni dans les libres dévotions des chrétiens ;
- ni ne vise à ramener les baptisés qui l’ont quittée ;
- ni à lui attirer de nouveaux adhérents. (p. 496-497)
« Cette mission n’en est pas moins un acte d’Église lorsqu’elle est le fait de chrétiens qui s’y sentent engagés par leur foi et encouragés par les plus hautes autorités, et cela justifie pleinement l’aide qu’ils demandent à leur paroisse et les libertés qu’ils seront amenés à prendre  à son égard pour se réunir entre eux en dehors des édifices et des exercices du culte ; et cette liberté, prise et consentie, sera un précieux témoignage rendu à la foi chrétienne devant le monde et répandra une plus grande vitalité à l’intérieur de l’Église. » (p. 497)
Les laïcs doivent tenir compte de la constitution hiérarchique de l’Église « pour revendiquer leur mission évangélique ». Cette mission, « c’est à eux de la mettre en œuvre, sans attendre d’y être appelées par un ʺmandatʺ exprès de l’autorité, puisque cette mission […] est partie intégrante de leur vocation chrétienne ».

Évangéliser à partir des maisons et des petites communautés chrétiennes locales
« J’ai envisagé la formation de communautés chrétiennes plus aptes que les assemblées paroissiales à entretenir l’esprit de l’Évangile, à le mettre en œuvre et à le communiquer. […] L’Église a pris naissance dans les ʺrepas du Seigneurʺ où l’Esprit de Pentecôte distribuait la parole largement aux convives attablés pour ʺannoncer la mort du Seigneur dans l’attente de son retourʺ’ et que ʺla parole de Dieu se répandait de la sorte, croissant et se multipliant de maison en maisonʺ, comme il est raconté dans les Actes des apôtres. » (p. 495)
Le mal dont nous souffrons n’est pas un manque de religion, c’est un manque d’Évangile […]. Le remède ne peut-être que de redonner à la communauté des croyants le libre usage d’une parole de foi et, pour cela, d’aménager des lieux d’Église en lieux d’entretien et de circulation de la prédication évangélique. » (p. 65)
Dans les groupes ainsi constitués, « l’exemple de Jésus portera les chrétiens à examiner toutes les souffrances morales, physiques ou matérielles […] et à faire cet examen en invitant à y participer toutes personnes victimes de ces souffrance ou désireuses d’y porter remède. L’invitation à ces réunions […] de personnes non croyantes, ou non chrétiennes, ou non catholiques, ou de chrétiens non pratiquants ou en ruptures avec les lois de l’Église, posera le problème de leur participation aux eucharisties domestiques », participation qui pourrait être comprise « comme devoir évangélique d’hospitalité ». (p. 497)


Conclusion

Les suggestions de Joseph Moingt peuvent apparaitre modestes en regard de la gravité des critiques formulées à propos de la distinction clercs/laïcs.
Pourtant, alors que la structure hiérarchique actuelle semble en train de bouger au sommet (démission de Benoit XVI et conflit latent entre le pape et la curie), la multiplication des communautés chrétiennes à la base devrait permettre d’orchestrer ce mouvement et de conduire à une « vraie réforme de l’Église » (au sens de Congar).
Peu à peu ces communautés locales devraient :
- se réapproprier leur vie spirituelle et sacramentelle dans la nouvelle liberté que la hiérarchie reconnaitra à ses fidèles, comme elle l’a déjà reconnue au monde ;
- prendre elles-mêmes en charge l’évangélisation autour d’elles, comme elles ont le droit et le devoir de le faire, tout en invitant la hiérarchie de l’Eglise à authentifier leur démarche. (p. 162)
Sous leur apparence modeste, les suggestions de Joseph Moingt ont donc une portée considérable. N’hésitez pas à vous reporter à son livre pour mieux les apprécier !
 

Jean Housset

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