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La distinction clercs/laïcs (IIe partie)

Jean HOUSSET


Notes d’après le livre de Joseph Moingt, sj, Esprit, Église et Monde, Gallimard, 2016.

« Ce n’est pas … la division entre conciliaristes et traditionnalistes qui doit seule et surtout retenir notre attention, c’est la partition entre clercs et laïcs, qui est structurelle, et qui constituerait une intolérable division de l’Église, étrangère à l’Évangile, si elle était acceptée telle quelle, sans être contrebalancée par un esprit, un espace, une structure de coopération entre les uns et les autres. »
Voilà l’une des idées essentielles quez développe le Père Joseph Moingt dans son dernier livre Esprit, Église et monde. Les lignes ci-dessous sont des résumés et des citations de ce livre concernant cette grave question. Les notes en renvoi vous indiquent les pages correspondantes du livre, ce qui vous permettra de retrouver ces textes et d’approfondir le sujet, si vous le désirez.
Bonne lecture !

2- La distinction clercs / laïcs : qu’en penser aujourd’hui ?

Nous avons vu, dans l’article précédent, comment et pourquoi, d’après Joseph Moingt, la distinction clercs/laïcs, inconnue du Nouveau Testament, s’est imposée dans l’Église à partir du milieu du 3e siècle.
Que faut-il en penser aujourd’hui ?

Une ligne de crête délicate à suivre
Voici comment l’auteur présente sa ligne de recherche :
« Je ne voudrais pas parler contre la vérité de l’histoire pour défendre l’autorité de l’Église, mais pas davantage infirmer celle qu’elle tient de la tradition apostolique et donc de l’envoi des apôtres par le Christ. » (p. 479)
Tout en constatant « la différence abyssale qui sépare l’expression d’une foi libre inspirée par l’Esprit de celle qui est réglementée par la religion ritualiste » (p. 443-444), il ne juge pas opportun de récuser radicalement les transformations survenues : « Ces institutions, bien qu’elles ne viennent pas d’une origine apostolique, méritent de bénéficier de l’autorité due à un héritage venu des apôtres. » (p. 421) Il se garde bien de rejeter ce que nous avons reçu de la tradition mais il s’agit de le réinterpréter autrement.
Telle est la ligne de crête sur laquelle il trace sa voie : s’agissant de l’Église, il estime (suivons bien !) que « nous pourrons :
- nous étonner, sinon nous inquiéter, du fossé qui s’est creusé entre son commencement et son présent ;
- déterminer d’une part ce qui constitue son essence originelle et admettre que son visage actuel n’en porte plus guère la marque ;
- et cependant ne pas rejeter ce qu’elle a reçu de sa tradition et y reconnaître la foi des apôtres dont elle n’a cessé de se réclamer ;
- mais en interprétant autrement le travail de la tradition en vue de lui donner un futur différent de celui qu’elle promeut ou, plus exactement, pour donner à l’Église l’avenir qui ne tardera pas à lui manquer si elle s’obstine à reconduire son présent.
 » (p. 161)
Pour notre auteur, la prétention du sacerdoce hiérarchique à la plus haute ancienneté de christianisme, insoutenable sur le plan de la recherche historienne, peut être admise, en l’interprétant autrement, dans le cadre de la « généalogie des idées » (p. 175).
Il insiste sur la nécessité de réviser les considérations du concile de Trente pour justifier le sacerdoce sacrificiel, notamment la « conviction que Dieu a ʺtransféréʺ le sacerdoce de l’ancienne alliance, devenu caduc, dans un sacerdoce nouveau dont il a revêtu le Christ, qui l’a communiqué à ses apôtres, pour offrir perpétuellement à Dieu son propre sacrifice ». Ces considérations, non dépourvues de fondement, témoignent de graves insuffisances :
- elles ne tiennent pas compte de la nature eschatologique de la mission de Jésus ;
- elles ne reposent pas sur une lecture critique des Écritures ;
- ni sur une connaissance exacte des premiers temps du christianisme. (p. 490)
Et il ajoute :
« Que ces idées préconçues n’aient pas été révisées par le magistère de l’Église à la lumière de l’Évangile et à la faveur des progrès des sciences historiques et exégétiques, voilà qui n’est pas fait pour réconcilier son enseignement avec l’esprit de modernité qui est celui de beaucoup de fidèles aujourd’hui dans beaucoup de pays. » (ibid.)
Mais il y a encore plus grave :
« Ces présupposés se réfèrent manifestement au Dieu des religions en général, à celui de la religion juive en particulier, comme si l’incarnation de Dieu en Jésus, sa mort et sa résurrection n’avaient pas radicalement innové la révélation de Dieu telle qu’elle se dévoile dans la prédication de Jésus et des apôtres. » (p. 490-491)

La question des pouvoirs qui divisent
Reste la question de fond : ce qui sépare les clercs des laïcs, à savoir les pouvoirs.
Joseph Moingt se veut à la recherche d’une réflexion libre et courageuse sans être provocante, portant témoignage à ses lecteurs d’une foi exigeante et pacifiée :
« Mon souci à leur égard est double, ou alternatif :
- ne pas les entrainer dans des erreurs de réinterprétation de l’Écriture, de la tradition ou du dogme ;
- ne pas les maintenir non plus dans des croyances dogmatiques officielles auxquelles je ne crois plus, mais dont la critique pourrait troubler leur foi ou les en éloigner.
 » (p. 478)
À cet effet, il passe longuement en revue -p. 504-508) les trois pouvoirs dont se prévaut l’Église hiérarchique : sanctifier, enseigner, gouverner.
1- Le pouvoir de sanctification ne doit pas s’exercer dans l’ignorance et le refoulement du sacerdoce commun ;
2- Les évêques ne peuvent plus continuer à enseigner comme s’ils avaient eux seuls la science infuse des Écritures et du dogme. « L’Eglise enseignante » ne peut plus être identifiée au clergé, comme c’était le cas jusqu’au dernier concile. De toute façon, la vérité n’est accessible qu’à l’effort constant de la recherche comme l’indique cette belle déclaration de Joseph Moingt : 
« Le pouvoir d’enseigner, au sommet comme à la base du savoir, est celui d’oser la vérité, d’oser critiquer les langages à travers lesquels elle s’est exprimée, s’est transmise et se laisse aujourd’hui encore enseigner, d’oser l’apprendre et la chercher bien qu’on croie la détenir, l’apprendre après qu’on l’a enseignée, encore et encore, et ensuite seulement oser la dire autrement qu’elle n’était dite plus tôt : c’est l’épreuve de la véracité de la foi pour le croyant, et la condition pour mériter non un assentiment qui ne dépend pas de nous, mais du moins l’attention et le respect de ceux à qui on porte témoignage. » (p. 506) ;
3- Quant au pouvoir de gouverner, Jésus ne l’a aucunement exercé, mais il a donné l’ordre à ses apôtres de parcourir le monde pour rassembler son Église.
« Nous avons reconnu dans cet ordre une vraie délégation d’autorité, mais nous avons le droit de regretter que l’avertissement et l’exemple de Jésus aient été fort peu suivis par ceux qui se sont réclamés de son autorité. … Le respect de la dignité et de la liberté du peuple sacerdotal que forment les fidèles exigerait aussi qu’ils ne soient pas laissés à l’écart des graves problèmes qui se posent à l’Église, et qu’ils soient associés […] aux délibérations et décisions qui s’en suivront. » (p. 506-507)

Qui saura parler au monde ? Les laïcs, mais à certaines conditions
Les laïcs sont en effet directement en contact avec lui, alors que les clercs sont trop peu nombreux et trop absorbés par les besoins du culte.
Mais, pour que les laïcs puissent le faire, il y a des conditions :
« Pour avoir des chances d’être écoutés avec l’attention que requiert la parole de Dieu dont ils sont porteurs, il faudra :
- qu’ils puissent parler au monde avec la même liberté que l’Esprit de Jésus inspira aux apôtres ;
- et que leur mission soit authentifiée par l’autorité de l’Église.
 » (p. 162)

Que l’Église fasse en interne ce qu’elle fait à l’externe
Cette liberté pour les laïcs est d’autant plus nécessaire que, à l’égard du monde, l’Église a déjà choisi de parler en termes de liberté, notamment avec les textes conciliaires tels que Gaudium et spes, Dignitatis humanae, et Nostra aetate. « Ce langage nouveau que l’Église conciliaire adresse au monde va nécessairement se répercuter sur ses rapports avec les laïcs. »
« Au cœur de son double rapport à son laïcat et au monde laïcisé s’interpose le statut de la liberté qu’elle ne peut pas reconnaitre à l’un sans l’étendre à l’autre et c’est à cette interface où la liberté du sujet se fonde dans le Christ, que le sacerdoce commun s’articule au sacerdoce ministériel. […] Ce qui pouvait retenir l’attention du monde, c’est que l’Église s’engageait indirectement à parler à ses laïcs le même langage qu’à lui-même, un langage respectueux de la liberté des personnes humaines, même, sinon d’abord en matière de religion. […] En adressant au monde la bonne nouvelle du salut par le truchement de ses laïcs, elle devra leur parler le langage de liberté dans lequel ils lui transmettront son message, et cela l’obligera à transformer la séparation entre clercs et laïcs en structure de dialogue et de coopération. » (p. 227)

Dans un prochain et dernier article sur le sujet j’évoquerai quelques mesures concrètes proposées par Joseph Moingt.

Jean Housset

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