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Diriger et servir : la double injonction faite aux prêtres

CCBF

Dès le début de son pontificat, Jean-Paul II insiste sur la dimension de service du sacerdoce : « Toute notre existence sacerdotale est et doit être profondément imprégnée de ce service si nous voulons accomplir comme il faut le Sacrifice eucharistique in persona Christi. [...] Le sacerdoce nous est donné pour servir constamment les autres »(Lettre aux prêtres pour le Jeudi Saint, 8 avril 1979, n° 5). Comme pour les femmes, le prêtre est dans l’injonction de servir et sa vie en serait « imprégnée ». L’institution demande aux prêtres d’être des serviteurs ; cette dimension est même constitutive de leur mission selon le concile Vatican II : « Les ministres qui disposent du pouvoir sacré sont au service de leurs frères. » (Lumen gentium, Constitution dogmatique sur l’Église, 21 novembre 1964, n° 18). Il ne leur est pas seulement demandé d’être « au service de leurs frères », mais bien d’être au pouvoir : « ils disposent du pouvoir sacré. » Jean-Paul II le dit clairement, le prêtre est au pouvoir : « Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouitd’unpouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier. Conscients de cette réalité, nous comprenons de quelle manière notre sacerdoce est "hiérarchique. » (Lettre aux prêtres pour le Jeudi Saint, 8 avril 1979, n° 3 et 4). Investi de la puissance divine, chargé de la responsabilité de la communauté (le sacerdoce est « hiérarchique »), le prêtre a un double pouvoir : celui de gouverner et de faire appliquer les lois et celui de l’administration des sacrements (le sacerdoce est « ministériel »). Commentant cette lettre de Jean-Paul II, le théologien Joseph Moingt explique comment dans cette conception du sacerdoce le service est subordonné au pouvoir : « Les prêtres ne peuvent pas tenir leur pouvoir du service qu'ils sont appelés à rendre aux fidèles […] mais, inversement, leur capacité de se mettre au service des fidèles découle du pouvoir qu'ils reçoivent des degrés supérieurs de la hiérarchie » (« Services et lieux d’Église II. De l’ancien dans le nouveau », revue Études, tome 351, juillet-décembre 1979, p. 113). Le service sert donc de justification au pouvoir du prêtre. Car comment comprendre que l’on puisse tenir ensemble pouvoir et service, deux fonctions incompatibles dans leur définition ? La position du prêtre est inconfortable : s’il veut être au service constant, comment fait-il pour être au pouvoir ? N’est-il pas face à un dilemme insoluble du fait de la contradiction dans les termes ? Comme le souligne François Bœspflug, le prêtre vit dans des paradoxes : «C’est un personnage foncièrement paradoxal, un oxymore ambulant : un perpétuel décideur, disponible 24 heures sur 24. Il commande et il sert. » (Franc Parler, Paris, Bayard, 2012, p. 254). Commander et servir, nous sommes face à une injonction paradoxale, ce qui est toujours très compliqué à vivre pour ceux qui y sont soumis.

Sans remettre en cause la bonne foi de très nombreux prêtres qui se mettent concrètement au service des autres, peut-on continuer à dire que le pouvoir sacerdotal est un service, alors qu’il est un pouvoir ? Devoir vivre la contradiction du service et du pouvoir est une situation culpabilisante, difficile à tenir, voire aliénante. Sous les habits du service, le pouvoir avance parfois masqué : « Il ne faut cesser de se souvenir que la ruse suprême de l’autorité est d’invoquer les grands principes, le respect de la loi, le dévouement, le service, afin d’occulter consciemment ou non ses errements et ses défaillances. Jean Giraudoux faisait remarquer non sans vérité : « Servir ! c’est la devise ce ceux qui aiment commander1”. » (C. Duquoc, Consentement et dissentiment, Lumière et vie, n° 229, septembre 1996, p 6).

Jean-Paul II a écrit une lettre à ses prêtres chaque jeudi saint de son pontificat : par conséquent, cette fête qui commémore la Cène et le lavement des pieds, un geste de service par excellence, est devenue de facto celle des prêtres et de l’institution du sacerdoce.

Maud Amandier et Alice Chablis, Le Déni, Bayard, 2014, 371 p. 18 €

 

1C. Duquoc, Consentement et dissentiment, Lumière et vie, n° 229, septembre 1996, p 6.

 

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