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Un Dieu qui surprend – 2e partie

Raniero LA VALLE
Le pape François
Pixabay - Creative Commons CC0

Le Dieu inédit de pape François n'est pas un Dieu hors du temps, importé à Saint-Pierre depuis le bout du monde, comme un voyage à rebours des caravelles de Christophe Colomb.

5 - Il est le Dieu annoncé par François, mais il n'est pas le Dieu de François.

Nous disons que celui-ci est le Dieu surprenant prêché par François. Mais ce n'est pas le Dieu de François, c'est le Dieu de l'édition extraordinaire du XXe siècle. Cette lecture de Dieu a grandi dans le temps avec la croissance de la foi du peuple de Dieu, et a fait irruption après la grande tragédie des totalitarismes, de la guerre mondiale, de la Shoah, de la bombe atomique. Le pape François lui-même ne pourrait aujourd'hui la publier si cette nouvelle édition de Dieu n'avait été préparée dans une Église passée elle aussi à travers la grande tribulation de la modernité, de l'apostasie des masses, et de l'angoisse pour son agonie, exprimée dans la lettre du cardinal Suhard.

Cette nouvelle figure de Dieu est ensuite venue à la lumière avec le Concile Vatican II, avec lequel pape François fait corps, si bien que le Concile et son pontificat doivent être vus non pas comme deux événements à 50 ans de distance l'un de l'autre, mais comme un unique événement. […]

Et François n'est pas un pape excentrique, apatride ; c'est un pape « romanissime ». Le Dieu qu'il annonce est un Dieu bien planté dans la tradition, et passé à travers tous les « tamis » de l’Église romaine. Cela veut dire qu'elle ne manque pas d'imprimatur, cette nouvelle édition de Dieu...

Commençons par Pacem in terris. […] Contre toute censure demandée au pape par les réviseurs, vérité, liberté, justice et charité ne sont pas mises dans l'encyclique en ordre hiérarchique mais sur le même plan comme maîtresses et guides pour conduire les hommes à la paix. Ainsi Dieu est le Dieu de la liberté et non le Dieu ni de Constantin ni de Théodose ni des soi-disant princes ou partis chrétiens.

Puis est venu le Concile […]. Dieu selon le Concile est le Dieu de l'élection, qui ne se repent pas d'avoir choisi tous les hommes comme ses enfants, ne les a pas abandonnés après la chute et n'a chassé personne du jardin. […]

Et ensuite il y a eu le tournant œcuménique du Concile, pour lequel les autres Églises sont des vraies Églises, les semences du Verbe sont répandues partout […].

Puis il y eut Albino Luciani, qui a été pape juste le temps de dire que Dieu est Père mais aussi Mère, c'est à dire figure de toute relation d'amour vrai entre les hommes.

Puis il y eut Benoît XVI avec la Commission Théologique Internationale qui a dit que même les enfants morts sans baptême sont sauvés. Ainsi les Limbes ont pris fin, et Dieu n'est plus pensable comme celui qui tient au bain-marie les enfants pour toute l'éternité parce qu'il n'y a eu personne qui ait trouvé l'eau pour les baptiser […]. Et si Dieu aime et accueille les enfants non entrés dans l’Église, il est plausible qu'il le fasse aussi avec les adultes […].

Toujours Benoît XVI, qui a reconnu une discontinuité de l’Église dans son rapport avec la modernité, et a abandonné une lecture historique du mythe du péché originel et après, en tant que pape émérite, a reconnu l'évolution du dogme et répudiée comme « totalement erronée » la doctrine anselmienne de la réparation due au Père par le Fils sur la croix, alors que sur la croix il y avait le Père non moins que le Fils ; si bien que le théologien ancien-pape a donné congé, avec sa fondation, à tout l'échafaudage de l'idéologie sacrificielle qui a sévi pendant des siècles contre le christianisme de la miséricorde.

Enfin il y eut la Commission Théologique Internationale qui a grandement surpris par ses argumentations sur le Dieu non-violent ; elle a expliqué, avec la signature du cardinal Muller, que même dans la Bible il y a des méprises sur Dieu, si bien qu'une lecture fondamentaliste de la Bible est un suicide de la pensée ; et dans l'abandon irréversible par le christianisme des ambiguïtés de la violence, il a reconnu le trait distinctif d'un tournant épocal, la grâce d'un discernement qui inaugure une nouvelle phase de l'histoire du salut et une opportunité réelle d'un réexamen de l'idée même de religion.

Et c'est tout cela qui a conflué dans le Dieu inédit annoncé par François, dont le magistère a par conséquent un très haut contenu doctrinal. […] 

 

6 - Comment donner un avenir au tournant prophétique de François.

Je m'arrête uniquement sur trois propositions concrètes.

1. Il y a dans l’Église d'aujourd'hui un grand problème qui est le catéchisme. Mais moi, je ne crois pas que la nouvelle proposition doit être celle de le changer ; c'est trop dangereux ; je pense plutôt que c'est le moment de remettre les catéchismes sur les étagères, car les éditions ultérieures des catéchismes ne pourront jamais saisir le vent qui souffle depuis les éditions successives de Dieu. […]

2. La deuxième chose à faire à mon avis est de remettre en chantier les livres liturgiques. Si la lex orandi est aussi la lex credendi, aujourd'hui cet équilibre doit être reconstruit, non seulement parce qu’il y a des lectures et des oraisons qui, n'étant pas interprétées « critiquement » par le peuple au moment même où elles sont proclamées, sont un suicide de la foi ; mais aussi parce qu'il faut repenser toute la structure qui privilégie une signification sacrificielle et expiatoire de la liturgie et de la vie.

3. La troisième chose à faire concerne non seulement l'avenir de l’Église mais l'avenir de l'homme. C'est la question des migrants et de l'unité humaine. La discussion est ouverte. Il ne s'agit pas seulement d'enfreindre les règles pour secourir les migrants, ce qui pour le chrétien n'est pas que l'exercice d'un droit, mais un devoir. Il s'agit de changer les règles, et d'affirmer et de reconnaître le droit humain universel d'émigrer, de vivre dans le lieu où chacun puisse non seulement sauver sa vie, mais encore plus, réaliser sa propre humanité.[…]
 

Raniero La Valle – Assise le 25 août 2017
Traduction Domenico Zago
 

à suivre : François, ostium ou bien kathekon ? Passage ou bien contre-pouvoir moral ?

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